Une France déjà sous tension
Le 19 juin 2005, Sidi-Ahmed Hammache, onze ans, est tué par une balle perdue à La Courneuve, dans la cité des 4 000. Le lendemain, le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy se rend sur place. « Dès demain, on va nettoyer au Kärcher la cité des 4 000 », déclare-t-il. Il annonce un renforcement de la présence policière.
La formule choque et marque les esprits. Un Kärcher sert à nettoyer une surface sale. Appliqué à un quartier habité, le mot peut laisser entendre que le problème se trouve dans le lieu lui-même — et, par extension, chez ceux qui y vivent. Alors qu’une famille vient de perdre un enfant, la réponse politique se place d’abord sur le terrain de l’ordre public.
Quelques mois plus tard, le 25 octobre, à la dalle d’Argenteuil, Sarkozy rencontre des policiers. Des habitants l’interpellent ; certains l’insultent et des projectiles sont lancés. À une femme qui lui demande d’agir contre les jeunes qu’elle dénonce, il répond : « Vous en avez assez de cette bande de racailles ? Eh bien, on va vous en débarrasser. »
Ces mots, à eux seuls, n’expliquent pas les violences qui vont suivre. Le chômage, les inégalités, la ségrégation urbaine et les rapports difficiles avec les institutions ont des racines bien plus anciennes. Mais le vocabulaire employé par le ministre contribue à installer une opposition entre les forces de l’ordre et une partie des habitants. Pour certains d’entre eux, l’État semble parler à leur sujet plutôt que s’adresser directement à eux.
À moins de deux ans de l’élection présidentielle de 2007, la sécurité occupe une place centrale dans le débat politique. C’est dans ce climat que survient la mort de Zyed Benna et de Bouna Traoré.
Le drame
Le 27 octobre 2005, Zyed, Bouna, Muhittin et plusieurs amis rentrent à pied d’un match de football disputé à Livry-Gargan. En chemin, leur ballon passe par-dessus la palissade d’un chantier de logements. Certains escaladent la clôture pour le récupérer. Un employé du funérarium voisin les aperçoit et alerte la police, soupçonnant l’un des adolescents de faire le guet.
À 17 h 25, une équipe de la brigade anticriminalité est envoyée sur place. Les adolescents prennent la fuite. Selon le récit de Muhittin, ils craignent un contrôle et de devoir attendre leurs parents au commissariat, au risque de manquer la rupture du jeûne.
Quelques minutes plus tard, les échanges radio se poursuivent. Le policier Sébastien Gaillemin repère des jeunes qui se dirigent vers le site EDF. Il demande des renforts et déclare : « S’ils rentrent sur le site EDF, je ne donne pas cher de leur peau. »
Zyed Benna, dix-sept ans, Bouna Traoré, quinze ans, et Muhittin Altun, dix-sept ans, se réfugient dans un poste de transformation électrique pour échapper aux policiers. Ils s’y cachent, dans l’obscurité, tandis que les sirènes retentissent à l’extérieur.
Une décharge électrique les frappe. Bouna et Zyed meurent. Grièvement brûlé, Muhittin parvient à regagner le quartier et à donner l’alerte.
Deux adolescents sont morts en tentant d’échapper à la police. En quelques jours, le drame dépasse les frontières de Clichy-sous-Bois et prend une dimension nationale.
Quand le drame devient une crise nationale
Le soir même, les violences éclatent à Clichy-sous-Bois, puis à Montfermeil. Elles gagnent progressivement d’autres villes. Le 30 octobre, une grenade lacrymogène lancée par des policiers près de la mosquée Bilal pénètre dans la salle de prière, où des fidèles sont réunis pendant le ramadan. L’incident attise une colère déjà vive. Les émeutes se prolongent pendant plusieurs semaines.
Selon le bilan officiel, 10 346 véhicules ont été incendiés et 307 bâtiments détruits ou endommagés, dont 233 publics ; 224 policiers, gendarmes et pompiers ont été blessés, et 4 728 personnes interpellées pendant les violences. Les assureurs ont évalué leur facture à environ 200 millions d’euros. Ces chiffres donnent la mesure des dégâts, mais ne suffisent pas à expliquer la rapidité avec laquelle les violences se sont propagées.
Le 8 novembre 2005, le gouvernement de Dominique de Villepin décrète l’état d’urgence. Le dispositif entre en vigueur le lendemain à minuit, sur le fondement de la loi du 3 avril 1955, adoptée pendant la guerre d’Algérie. Il permet notamment aux préfets d’instaurer des couvre-feux et d’ordonner certaines perquisitions dans les conditions prévues par la loi.
La décision suscite de vives critiques. Des associations, des syndicats et des partis de gauche y voient une réponse essentiellement répressive à une crise dont les causes seraient aussi sociales et institutionnelles. Le recours à une loi héritée de la période coloniale ravive, en outre, la mémoire de la guerre d’Algérie.
Le gouvernement défend, de son côté, une mesure destinée à rétablir l’ordre. Le Conseil d’État refuse de suspendre le décret le 14 novembre. Une loi du 18 novembre proroge ensuite l’état d’urgence, finalement levé le 4 janvier 2006.
Le calme finit par revenir. Mais mettre fin aux violences ne répond pas nécessairement aux questions qu’elles ont soulevées. L’État a-t-il seulement réussi à rétablir l’ordre, ou a-t-il aussi tiré les conséquences de ce qui avait rendu ces événements possibles ? Pour une partie des habitants et des observateurs, c’est précisément là que le bilan reste incomplet.
Une fracture qui ne date pas d’une nuit
Dès le lendemain de la mort de Zyed et Bouna, Nicolas Sarkozy évoque une tentative de cambriolage et affirme que les adolescents n’étaient pas poursuivis. Dominique de Villepin parle lui aussi de cambrioleurs, alors que les circonstances du drame ne sont pas encore entièrement établies. Un an plus tard, le rapport de l’Inspection générale des services relève des manquements.
Au-delà de la reconstitution des faits, une question s’impose : comment accorder sa confiance à une parole officielle lorsqu’elle semble conclure avant même que l’enquête ait établi toutes les responsabilités ?
Cette défiance ne se limite pas à cette affaire. Les travaux du sociologue Laurent Mucchielli et de son équipe, menés dans le contexte des émeutes, mettent en avant plusieurs facteurs de tension : les relations entre les policiers et les jeunes, le chômage, les difficultés scolaires et la place réservée aux populations dites « issues de l’immigration ». Ces éléments ne provoquent pas mécaniquement des émeutes. Ils contribuent cependant à dessiner un contexte dans lequel les frustrations peuvent s’accumuler.
La ségrégation résidentielle et scolaire participe également à ces difficultés. Les habitants des quartiers populaires ne vivent pas tous les mêmes expériences et ne partagent pas nécessairement les mêmes revendications. Mais lorsqu’un sentiment d’injustice se mêle à une relation déjà dégradée avec les institutions, un événement peut prendre une portée bien plus large que ses seules circonstances.
Les émeutes de Villiers-le-Bel, en 2007, ravivent ces interrogations. Laurent Mucchielli relève alors la persistance de problèmes déjà identifiés deux ans plus tôt. Il insiste notamment sur la nécessité de reconnaître les victimes, de garantir des enquêtes impartiales et de montrer aux habitants que leur parole est entendue.
Rétablir le calme ne suffit pas. Encore faut-il établir les responsabilités, garantir aux habitants un traitement équitable et permettre aux institutions de rendre compte de leurs actes. C’est aussi à travers ces exigences que l’on peut mesurer ce qui a changé depuis 2005.
Le 18 mai 2015, dix ans après les faits, le tribunal correctionnel de Rennes relaxe Sébastien Gaillemin et Stéphanie Klein, les deux policiers poursuivis pour non-assistance à personne en danger. Les juges considèrent qu’ils n’avaient pas conscience d’un danger grave et imminent pour les adolescents. Le parquet avait lui-même demandé la relaxe, et lui seul pouvait faire appel : la décision est définitive. Les familles avaient pourtant dû se battre pour obtenir ce procès, après un non-lieu en 2011 que la Cour de cassation avait annulé en 2012. Elles l’ont obtenu, mais sans qu’aucune responsabilité pénale soit reconnue. C’est précisément ce que réclamait Laurent Mucchielli après Villiers-le-Bel : reconnaître les victimes. Sur ce point, la réponse de la justice est restée négative, y compris au regard des échanges radio, dont la phrase « je ne donne pas cher de leur peau », sur lesquels reposait la poursuite.
Plus de vingt ans après, des transformations bien réelles, mais incomplètes
Les quartiers populaires ont changé. Lancé en 2003, le Programme national de rénovation urbaine a financé des démolitions, des reconstructions, des réhabilitations de logements et des aménagements collectifs. Le programme a officiellement pris fin en 2021, après dix-sept ans de travaux.
Mais ses effets ne sont pas identiques partout. Dans une analyse publiée en 2024, France Stratégie montre que la mixité sociale s’est accrue dans le quart des quartiers où la rénovation a été la plus intense. Dans ces secteurs, la part des logements sociaux et celle des ménages les plus pauvres ont diminué. Dans d’autres quartiers, les effets sur le peuplement sont beaucoup plus limités.
La rénovation urbaine a donc produit des résultats, mais ceux-ci restent inégaux selon les quartiers. Elle a transformé le bâti et, dans certains secteurs, la composition de la population. Elle n’a cependant pas suffi à résoudre les difficultés d’accès à l’emploi, les inégalités scolaires ou les discriminations. Des logements réhabilités et des espaces publics réaménagés ne suffisent pas à rétablir la confiance envers les institutions.
Sur ce point, les relations entre la police et la population restent un enjeu majeur. Dans une enquête publiée le 24 juin 2025, le Défenseur des droits indique que 26 % des personnes interrogées déclaraient avoir été contrôlées au moins une fois au cours des cinq années précédentes, contre 16 % en 2016. Cette hausse ne prouve pas, à elle seule, que les contrôles discriminatoires ont augmenté : elle mesure la proportion de personnes déclarant avoir été contrôlées. L’enquête souligne néanmoins de forts écarts. 39 % des personnes perçues comme noires, arabes ou maghrébines déclarent avoir été contrôlées au moins une fois en cinq ans, contre 23 % des personnes perçues comme blanches exclusivement ; 28 % l’ont été plusieurs fois, contre 12 %. Les jeunes hommes perçus comme noirs, arabes ou maghrébins ont quatre fois plus de risque d’avoir été contrôlés que le reste de la population, et douze fois plus de risque d’avoir subi un contrôle « poussé ». En 2016, le premier écart était de un à vingt. Il s’est réduit parce que le reste de la population est davantage contrôlé, et non parce que ces jeunes le sont moins. Cette défiance se mesure : 22 % de la population se dit méfiante ou inquiète en présence d’un policier ou d’un gendarme, et 59 % de celles et ceux qui déclarent avoir vécu un contrôle discriminatoire.
Le Défenseur des droits préconise notamment une meilleure traçabilité des contrôles, une formation renforcée des agents, un encadrement plus clair des pratiques et des recours réellement accessibles. Autant de pistes qui renvoient à une question centrale : comment garantir que les contrôles soient effectués selon des critères légitimes, et que les citoyens puissent contester ceux qu’ils estiment injustifiés ?
Dès le 9 novembre 2016, la Cour de cassation avait jugé qu’un contrôle d’identité fondé sur des caractéristiques physiques associées à une origine réelle ou supposée, sans justification objective préalable, est discriminatoire et engage la responsabilité de l’État pour faute lourde. La justice européenne a, elle aussi, été saisie de ces questions. Dans son arrêt Seydi et autres c. France du 26 juin 2025, la Cour européenne des droits de l’homme a conclu à une discrimination dans le contrôle d’identité d’un des six requérants. Elle n’a pas retenu la même conclusion pour les cinq autres. La portée de cette décision doit donc être précisée : elle ne signifie pas que tous les contrôles examinés étaient discriminatoires. Elle rappelle néanmoins que les pratiques de contrôle peuvent soulever de véritables questions au regard de l’interdiction des discriminations.
Ces éléments ne permettent pas de conclure que rien n’a changé depuis 2005. Ils montrent plutôt que des problèmes déjà identifiés à l’époque continuent de faire l’objet d’enquêtes, de recommandations et de contentieux. L’enjeu n’est donc pas seulement de reconnaître ces difficultés, mais de parvenir à les prévenir et à y répondre durablement.
De Zyed et Bouna à Nahel : une histoire qui interroge toujours
Le 27 juin 2023, la mort de Nahel, dix-sept ans, tué par un policier lors d’un contrôle routier à Nanterre, remet les relations entre la police et une partie de la jeunesse au centre du débat. Comme en 2005, la mort d’un adolescent dans le cadre d’une intervention policière est suivie d’émeutes dans de nombreuses villes.
Le parallèle entre les deux épisodes apparaît rapidement. Il ne doit pourtant pas effacer les différences entre les circonstances, les contextes et le déroulement des violences. Le rapport du Sénat consacré aux émeutes de juin 2023 souligne notamment leur ampleur, leur diffusion géographique et le rôle joué par les réseaux sociaux.
Ce rapprochement invite surtout à comprendre pourquoi, dix-huit ans après la mort de Zyed et Bouna, un nouvel événement impliquant la police peut encore provoquer une colère aussi forte. La mort d’un adolescent ne suffit pas, à elle seule, à expliquer une crise nationale. Elle peut toutefois cristalliser des tensions accumulées, des frustrations et un sentiment d’injustice.
Dans un entretien publié par La Libre le 27 octobre 2025, le sociologue François Dubet revient sur cette succession de crises, des Minguettes aux émeutes de 2023 : un épisode de violence impliquant la police, une flambée de colère, puis le retour au calme sans disparition nécessaire des tensions sous-jacentes. Cette lecture invite à regarder au-delà des images d’incendies et des bilans d’interpellations. Elle conduit à poser une question plus difficile : qu’est-ce qui, entre deux crises, a réellement été résolu ?
Ce que la France a retenu
Zyed avait dix-sept ans. Bouna en avait quinze. Ils n’étaient pas morts pour défendre une cause ni pour porter un message politique. Ils ont fui la police et se sont réfugiés dans un transformateur électrique. Leur mort a pourtant révélé une fracture qui dépassait leur histoire personnelle : celle qui sépare une partie de la jeunesse des quartiers populaires des institutions de la République.
Depuis 2005, les politiques publiques se sont succédé, les quartiers ont changé et la justice a été amenée à examiner de nouvelles affaires. Mais les questions de confiance, d’égalité de traitement et de pratiques policières demeurent. La France a changé sur certains points ; elle n’a pas pour autant résolu toutes les difficultés que leur mort a mises en lumière.
Plus de vingt ans après, le bilan ne peut se mesurer ni à la seule absence de nouvelles émeutes ni aux transformations urbaines. Il se mesure aussi à la capacité de la République à garantir l’égalité devant la loi, à reconnaître les injustices et à restaurer la confiance de celles et ceux qui doutent encore de ses institutions.
Leur rendre hommage ne consiste pas seulement à se souvenir de ce jour d’octobre 2005. C’est aussi regarder en face ce qui, depuis, a changé et ce qui demeure. Car si leur mort ne pouvait porter aucun message, la manière dont un pays tire les leçons d’une telle tragédie engage, elle, toute sa responsabilité.
Vingt ans après, la question n’est donc pas seulement de savoir ce qui a changé dans les quartiers. Elle est aussi de savoir si les institutions ont su répondre aux raisons de cette défiance. C’est à cette épreuve, au-delà des rénovations et des discours, que se mesure le chemin parcouru depuis la mort de Zyed et Bouna.

