L’émergence de Greenpeace : les 12 pacifistes contre le nucléaire  


Le mercredi 15 septembre 1971, à Vancouver, au Canada, douze militants écologistes louent un chalutier nommé le Phyllis Cormack afin de rejoindre Amchitka, une île située au large de l’Alaska, pour tenter d’empêcher les essais nucléaires des Américains. Dès ses débuts, le mouvement dérange les grandes puissances. Les militants dénoncent notamment les conditions discutables dans lesquelles sont menés les essais nucléaires effectués dans le fond des océans, ce qui affecte la biodiversité et l’écosystème ainsi que les populations locales exposées aux radiations. A cette époque, les Etats-Unis, le Royaume-Uni, la Chine, l’Union Soviétique et la France développent leur arsenal nucléaire. Les grandes puissances parlent alors de  «dissuasion », or les membres de Greenpeace réclament l’arrêt à l’escalade du nucléaire. Les militants ne  parviennent toutefois pas à mener leur première mission à son terme, ils sont interceptés avant d’arriver sur  les lieux. Mais Greenpeace a réussi à gagner en popularité, leur vœu est de créer un « mind bomb » ils  inventent le « buzz ». L’année suivante, soit en 1972, les Etats-unis mettent fin aux essais à Amchitka. Pour  l’oligarchie américaine, les membres de Greenpeace sont « des extrémistes qui en ont envers les  Américains ».. Il n’en est rien, la France est dans la ligne de mire des militants. En 1973, l’ONG compte 3  500 adhérents, David McTaggart, premier président de Greenpeace fait don d’un navire nommé « Le  Vega » ce navire de 12 m est renommé Greenpeace III. La même année, une première action est menée  contre la France. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la France effectue ses essais nucléaires dans  le sud de l’Algérie, puis à partir de 1968, les essais sont effectués en Polynésie Française. Alors que l’équipe  est en route pour Moruroa, en Polynésie Française, leur bateau est intercepté par la marine. David McTaggart est violemment pris à partie par les officiers, la marine et l’armée ont infirmé les faits de violence  et a déclaré que les activistes sont partis sans encombre. Or, une militante a pris des clichés de  l’interpellation prouvant le contraire. McTaggart a été bel et bien malmené par les officiers français, les  clichés sont transmis à la presse ce qui propulse une nouvelle fois Greenpeace. En 1977, Greenpeace prend  une ampleur considérable : plusieurs bureaux ouvrent en Amérique, dans le Pacifique et en Europe. C’est  cette même année que l’association achète un vieux chalutier de 40 m datant de 1955, à la suite de plusieurs  travaux.. Le Rainbow Warrior entre en service à partir d’avril 1978. Fin 78, l’ONG compte 1 million de  membres.  


La nuit fatidique du 10 juillet 1985 : que s’est-il passé ? Le déroulé des faits  


Ce mercredi 10 juillet 1985, l’ambiance est à la fête : l’anniversaire d’un membre de l’équipage est célébré à  bord du Rainbow Warrior. Le navire est amarré au port d’Auckland. Le lendemain, les activistes prévoient  d’intervenir contre les essais nucléaires français menés à Moruroa, à plus de 5 000 km de là. Soudain, à 23 h  38, une première explosion retentit au niveau de la salle des machines. Peu à peu, le chalutier commence à  s’enfoncer dans l’eau. Quelques minutes plus tard, une seconde explosion détruit l’hélice du bateau. Le  Rainbow Warrior continue de sombrer dangereusement. Lors de la première explosion, la plupart des  membres ont eu le temps d’évacuer le navire. Mais une personne manque à l’appel : Fernando Pereira,  photographe néerlandais d’origine portugaise, âgé de 35 ans. Ce jeune père de famille venait d’avoir 35 ans.  Son corps est retrouvé vers 4 h du matin. Très rapidement, la découverte de deux trous dans la coque oriente les enquêteurs vers la piste du sabotage.


Mais alors, qui s’en est pris aux membres de Greenpeace, et  pourquoi ? Qui dérangeaient-ils ? Dans un premier temps, les soupçons se tournent vers les Etats-Unis, les  activistes de Greenpeace ayant perturbé pacifiquement des essais nucléaires américains dans les îles  Marshall. Toutefois, cette piste est rapidement abandonnée et l’enquête s’oriente vers la France. Un homme  attire l’attention des enquêteurs : François Verlet. Il se serait incrusté à la fête. Certains diront qu’il semblait  très intéressé par les opérations de l’ONG, peut-être trop. Pourtant, celui-ci s’envole pour la Polynésie dès 21  h ce soir-là. Rapidement, une autre piste, plus sérieuse, émerge. Deux suspects intriguent les policiers : un  homme et une femme. Sont-ils liés de près ou de loin, à la tragédie qui vient de se jouer ?  


Deux suspects : qui est véritablement le couple Turenge ?  


La nuit de l’attentat, un homme et une femme sont aperçus en train de décharger un bateau pneumatique au  large du port d’Auckland. Ce comportement suspect ne tarde pas à éveiller les soupçons des enquêteurs. De  plus, tous deux présents lors de la tragique soirée du 10 juillet 1985. Grâce à une agence de location de  véhicules, leur identité est révélée. Il s’agirait d’Alain et Sophie Turenge, de nationalité suisse, le couple vit  dans le 12e arrondissement de Paris. Elle se présente comme une enseignante de sociologie à la fac de  Nanterre, tandis que lui affirme être directeur de service dans une entreprise. Le 12 juillet, le couple est  arrêté, avant d’être placé sous surveillance. Dans la chambre d’hôtel, truffée de micros, Sophie Turenge  passe un appel à un certain « tonton Emile ». L’appel est bref. Au bout du fil, l’homme demande à Sophie de  ne plus le contacter. Le 14 juillet 1985, la Suisse affirme que les documents transmis par le couple Turenge  sont faux. Peu après, les policiers remontent l’appel téléphonique passé par Sophie Turenge. Ils découvrent  alors que le numéro contacté correspond à une ligne téléphonique du ministère français de la défense. Le  lendemain, soit le 15 juillet, le couple est inculpé pour entrée illégale sur le territoire. Les questions qui  demeurent sont : qui sont-ils ? Sont-ils des agents de la DGSE ? À quel degré sont-ils impliqués dans  l’attentat du Rainbow Warrior ? Persuadée qu'il s’agit d’espions, la police d’Auckland lance un appel à  témoins. Le 23 juillet, leur véritable identité est finalement révélée : derrière le couple Turenge se cachent  deux officiers de la DGSE sous couverture en Nouvelle-Zélande, Alain Mafart et Dominique Prieures  d’ailleurs la première femme à avoir intégré le service action de la DGSE.  


Mise en place de l’opération « satanique »  


Quinze jours avant l’attentat, un bateau nommé Ouvéa accoste clandestinement sur l’île de Norfolk, située au  sud-ouest de l’Australie. Après enquête, il apparaît que tous les membres de l’équipage sont des officiers  français : Raymond Velche, Eric Audran, Jean-Michel Berthelot et Xavier Maniguet. D’autres éléments  orientent la police néo-zélandaise sur la piste des services secrets français. Une fixation métallique qui a servi  de support pour l’une des deux bombes porte un numéro de série provenant de la région lyonnaise. Ces  éléments laissent penser qu’une véritable opération a été mise en place, l’hypothèse de l’attentat ne fait  désormais plus aucun doute. Les investigations révèlent que plusieurs agents ont participé à cette opération,  baptisée « opération Satanique ». Les membres de l’équipage de l’Ouvéa auraient été chargés d’acheminer  les explosifs jusqu’en Nouvelle-Zélande, tandis que des plongeurs de combat les auraient fixés sur la coque  du Rainbow Warrior dans la soirée du 10 juillet 1985. Quant au faux couple Turenge, il aurait eu pour  mission de superviser l’opération et de s’assurer du bon déroulement de la pose des charges explosives. Le  23 juillet, le faux couple Turenge passe devant le juge. L’Etat français ne s’est toujours pas manifesté à ce  stade de l’enquête.  


Le rapport Tricot : un dédouanement de la France ?  


Le Premier ministre de l’époque, Laurent Fabius indique avoir confié au haut fonctionnaire Bernard Tricot la  mission de conduire une enquête administrative sur le sabotage du Rainbow Warrior. Le 25 août, Tricot  dégage formellement les services de renseignement français de toute responsabilité. Néanmoins, il reconnaît  que Alain Mafart et Dominique Prieur sont des agents de renseignement, tout comme les membres de  l’équipage de l’Ouvéa. Selon lui, ils auraient reçu pour seule mission de recueillir un maximum  d’informations sur Greenpeace. Alors pourquoi le chalutier a explosé ? Comment expliquer que la DGSE se  soit montrée aussi négligente ? L’affaire du Rainbow Warrior n'a pas tardé à devenir un scandale diplomatique.  


Le scandale de la Ve République : la vérité révélée 


Le 18 septembre 1985, Charles Hernu, ministre de la Défense dément : « Aucun service, aucune organisation  dépendant de mon ministère n’a reçu l’ordre de commettre un attentat contre le Rainbow Warrior. La DGSE  n’avait pas alors en Nouvelle-Zélande outre la Commandant Mafart et le Capitaine Prieur d’autre agent que  ceux qui composaient l’équipage de l’Ouvéa ».  


Au total, c’est donc une vingtaine d’agents qui ont participé à « l’opération satanique ». Le Rainbow Warrior  est bel et bien une affaire d’Etat. Le 20 septembre, Charles Hernu démissionne. Le 4 novembre, le procès du  faux couple Turenge s’ouvre en Nouvelle-Zélande, ils plaident coupables, et sont tous deux condamnés à 10  ans de prison. Suite à des négociations entre la France et la Nouvelle-Zélande, les deux agents sont transférés  sur l'île de l’atoll de Hao, en Polynésie française. Là-bas, Mafart et Prieur travaillent pour la base militaire  française. Cependant, à la suite d’une occlusion intestinale, Alain Mafart est rapatrié en métropole en  décembre 1987. Quelques mois plus tard, Dominique Prieur est rapatriée pour raison familiale : elle est  enceinte. Plus de dix ans après les faits, en 1997, un an après la mort de l'ex-président François Mitterrand,  l’ancien directeur de la DGSE, Pierre Lacoste, désigné comme responsable après l’affaire, met  définitivement en cause François Mitterrand. Cette bavure de l’Etat français n’est pas sans conséquences. Le  vendredi 2 octobre 1987, la France est, à Genève, par un tribunal d’arbitrage à verser l’ONG Greenpeace 8  159 000 dollars (7 millions d’euros aujourd’hui) elle a dû verser 7 millions de dollars à la Nouvelle-Zélande  et 2,3 millions de dollars à la famille du militant tué Fernando Pereira. En 1989, Dominique Prieur a été  promue au grade de Commandant, et en 2002 à celui de colonel. En mai 1991, Mafart est fait chevalier et  promu colonel en 1994. 30 ans plus tard, en 2015, l’un des deux plongeurs de combat, originaire de Corse à  confirmer que le président Mitterrand était bel et bien au courant du sabotage du Rainbow Warrior. Le doute  n’est donc plus permis.  


Pendant longtemps les relations entre la France et la Nouvelle-Zélande demeurent tendues. Aujourd’hui,  l’épave du Rainbow Warrior constitue un refuge pour de nombreux poissons et autres espèces marines.