Blocus : de quel côté est la violence ?
Jeudi 1er octobre, selon le ministère de l'Intérieur, 1 027 établissements ont connu une mobilisation, dont 222 blocages, et 1 949 personnes ont été interpellées, soit trois fois plus que la veille. Le soir même, les préfets interdisaient de manifester aux abords des lycées fermés, et le ministre de l'Éducation nationale annonçait la fermeture de 400 établissements pour le lendemain.
Les médias titrent alors sur la violence des jeunes. Jeudi, le mouvement a d'ailleurs changé de nature : des établissements ont été incendiés, des mortiers d'artifice tirés sur les forces de l'ordre, des dizaines de policiers et de gendarmes blessés. Rien de tout cela ne se discute, et rien de tout cela ne se défend. Mais dans ce déluge d'images, personne ne dit un mot de la répression que subissent les lycéens depuis le début du mouvement, ni de ce qu'ils étaient venus dénoncer.
Un mot, pourtant, revient partout : la colère. Ce sentiment marque un point essentiel, et même crucial dans la démarche de ces lycéens. On entend partout que, aussi forte soit-elle, la colère ne justifie pas la violence. Mais si cette colère, elle, était légitime ? Si on essayait de comprendre d'où elle vient et pourquoi on ne la remarque qu'au moment où elle fait du bruit ?
Le paradoxe de la révolution pacifiste
Ce mouvement a fait réagir beaucoup de monde sur les réseaux sociaux, et la plupart prêchent un concept à la limite de l'oxymore: la révolution pacifique. On peut alors se demander si se soulever, se défaire de ses chaînes, se révolter, peut se faire pacifiquement, en plaçant tout son espoir dans la parole et la communication.
Le paradoxe est réel, mais il n'est pas tout à fait là où on le croit. Manifester pacifiquement revient à s'en remettre à la morale de l'oppresseur, morale qui, si elle avait existé, aurait empêché l'injustice d'exister. L'histoire montre tout de même que les mouvements non violents ont souvent obtenu gain de cause : ils ne misent pas sur la conscience de l'adversaire certes, mais sur le coût qu'ils lui imposent. Le vrai problème est alors ailleurs. Une manifestation calme ne produit aucune image : elle ne fait pas la une des journaux ni le tour des réseaux sociaux. Combien de cortèges lycéens faut-il pour obtenir les vingt secondes de journal télévisé qu'une seule poubelle enflammée engendre ? C'est après tant de tentatives de dialogue restées sans réponse que naît une colère et donc une volonté de se révolter.
Si le côté paradoxal de cette théorie ne suffit pas à comprendre cette colère, le côté pratique le fera peut-être, et l'histoire de France est la mieux placée pour interroger le rapport des Français à la violence.
Le 14 juillet 1789, le peuple de Paris a faim depuis des mois. Le pain coûte plus cher qu'il n'a jamais coûté, les troupes du roi se massent autour de la capitale, et ce matin-là, une foule se dirige vers la Bastille. Ce qui la rassemble, au-delà de la faim et de la peur, c'est un sentiment plus ancien et plus profond : la colère. C'est cette colère là qui ouvrira la brèche dans un système que l'on croyait intouchable. C'est la même, deux siècles plus tard, qui poussera les étudiants de mai 68 à retourner les pavés du Quartier latin, contre une société qu'ils jugent trop injuste pour eux. Et c'est encore elle, aujourd'hui, qui dresse des lycéens devant les grilles de leur établissement.
Une violence mal localisée
Si les médias pointent du doigt la violence des jeunes envers les forces de l'ordre ou envers leurs propres locaux, ne faudrait-il pas replacer cette violence dans un contexte plus large ? Le mot a été employé à outrance ces derniers jours. Il est donc essentiel de le définir, et de comprendre ce qu'il recouvre.
Le sociologue allemand Max Weber définit l'État comme l'institution qui détient le monopole de la violence physique légitime. Autrement dit: l'État est la seule instance autorisée à employer la contrainte, et ce qui distingue le gendarme du voyou n'est pas la nature du geste, mais sa légitimité. Le norvégien Johan Galtung, lui, a établi une autre notion: la violence structurelle. Celle qui n'a aucun auteur identifiable, qui ne vient de personne en particulier, mais de l'organisation même d'une société, et qui prive durablement certains de ce que d'autres obtiennent sans y penser.
C'est cette violence-là que l'État exerce, depuis des années, sur l'Éducation nationale.
Cette violence, elle est d'abord dans les murs. Une enquête du SNES-FSU menée fin 2023 relève des moisissures visibles dans 18 % des locaux du second degré, et des infiltrations une fois sur deux. En janvier 2024, au collège Jean-Monnet de Lyon, le thermomètre ne dépassait pas 9°C: les enseignants ont exercé leur droit de retrait, la réglementation fixant à 18 °C la température des locaux d'enseignement. Et puis il y a l'amiante : sur les 19 331 écoles ayant répondu à l'enquête de « Vert de rage », 5 507 abritaient encore des matériaux amiantés ,dont 3 752 sans le dossier technique pourtant obligatoire, ce qui signifie que personne, dans ces établissements, ne sait où se trouve le danger. En avril 2024, une enseignante est morte d'un cancer lié à l'amiante, reconnu comme maladie professionnelle.
Cette violence est aussi psychologique. Selon le baromètre Ecolhuma 2026, 47 % des enseignants atteignent un seuil clinique d'épuisement émotionnel : près d'un sur deux, et le chiffre était de 59 % deux ans plus tôt. Face à cela, l'Éducation nationale ne compte, en mai 2026, que 65 médecins, 35 infirmiers et 32 psychologues en santé au travail, pour plus de 710 000 enseignants du public. Un médecin pour près de onze mille agents. Le résultat se lit dans les départs : 2 836 enseignants ont quitté leur poste en 2021-2022, contre 364 en 2008-2009, soit une hausse de près de 700 % en treize ans.
Cette violence, enfin, freine l'accès même à l'instruction. Au cours de l'année 2024-2025, 20 millions d'heures d'enseignement n'ont pas été assurées dans les collèges et lycées publics, soit environ un dixième du total. Et ces heures perdues ne se répartissent pas au hasard : la proportion atteint 10 % dans les collèges en éducation prioritaire, contre 9 % ailleurs, notamment parce que les enseignants qui y exercent sont plus souvent arrêtés pour raison de santé. Là où l'école devrait compenser le plus, elle manque le plus.
À Mayotte, le département le plus jeune de France, près de 15 000 enfants restaient hors du système éducatif à la rentrée 2025, selon l'Observatoire de la non-scolarisation. Et parfois, il suffit de beaucoup moins pour fermer une porte : à Hayange, en Moselle, le maire RN a supprimé les navettes scolaires à quelques jours de la rentrée 2026, laissant 85 élèves de six à onze ans sans transport sécurisé.
Alors maintenant que tout ça est établi, qu'est-ce que la violence de lycéens sur des poubelles, face à la violence d'un système qui les accueille dans ces conditions-là, et face, aussi, à celle de centaines de policiers armés ?
Lorsqu'on voit que même les enseignants rejoignent le mouvement (enseignants qui sont fonctionnaires, et donc agents de l'État eux-mêmes) ne serait-il pas bon de se rendre compte du problème intrinsèque qui surgit au sein de l'État et de l'Éducation nationale ?
Conclusion
Il ne s'agit pas de choisir quelle violence est la pire. Il s'agit de remarquer qu'une seule porte ce nom. Une ou deux poubelles de lycée qui prennent feu font l'ouverture du vingt heures, alors que de l'amiante dans un plafond, non. La première a des auteurs, des interpellations, des chiffres communiqués chaque soir par le ministère de l'Intérieur. La seconde n'a personne à mettre en garde à vue, personne à interpeller, et c'est précisément ce qui la rend invisible, et d'autant plus dangereuse
Les lycéens rentreront en classe, les poubelles seront remplacées, les feux éteints, les vidéos oubliées. Et les classes qu'ils retrouveront seront exactement celles qu'ils ont quittées: les mêmes moisissures, les mêmes locaux insalubres, les mêmes heures sans professeur. La question n'est pas de savoir quand le mouvement s'arrêtera, mais ce qui aura changé le jour où il s'arrêtera.

