Par ces mots, Aristote pointe du doigt l’oligarchie qui se pare des atours de la démocratie. Au 21e siècle, la démocratie représentative française est en crise. Les citoyens de la République française démontrent un fort désintérêt envers la politique, en partie expliqué par une défiance envers nos représentants.


Ce 09 février 2026, le Centre de Recherches Politiques de Sciences Po (CEVIPOF) a publié le baromètre de la confiance politique. Seulement 22% des personnes interrogées déclarent avoir confiance dans la politique (-4 points par rapport à l’année dernière). Cette enquête fait état d’un phénomène nettement observé en France ; les acteurs politiques nationaux ne correspondent plus aux besoins des Français, créant cette défiance si caractérisée. Selon le même rapport, 80% des personnes interrogées estiment que le gouvernement actuel « navigue à vue ».


Cette navigation hasardeuse peut être le résultat de la crise institutionnelle la plus grave de la Ve République. Depuis la dissolution de l’Assemblée par Emmanuel Macron en juin 2024, trois gouvernements se sont succédé. Si plusieurs causes profondes peuvent expliquer le chaos institutionnel, certains semblent rappeler que le chef de l’État est au premier rang des coupables de cette dernière. Édouard Philippe souligne l’instrumentalisation du pouvoir par le Président de la République dans les propos suivants : « En France, le garant des institutions est le Président de la République […] Quand on est chef de l’État, on ne les utilise pas pour déminer je ne sais quoi ou à sa convenance personnelle. On ne se sert pas des institutions, on les sert. »


Ce n’est pas la première fois que le Président de la République met le pouvoir au service de ses propres intérêts et trahit la confiance donnée jadis par le peuple Français. La nomination d’un Premier ministre de droite à la suite de la dissolution est un élément de rupture entre le chef de l’État et les Français. Aux termes des élections législatives de juillet 2024, la coalition de gauche, le Nouveau Front Populaire (NFP), est arrivée en tête des scrutins avec une majorité relative des sièges obtenus.


Pourtant, Emmanuel Macron a choisi de nommer Michel Barnier, issu du parti « Les Républicains », à la tête du gouvernement. La fonction de Premier ministre a donc été attribuée à un homme issu d’un parti figurant en quatrième position lors des élections législatives de juillet 2024. Difficile pour le peuple français de faire confiance à son dirigeant, quand ce dernier se détourne d’eux au profit de ses desseins personnels. Si le gouvernement Macron détourne les yeux de la volonté du peuple, il contraint également ce dernier. Le troisième alinéa de l’article 49 de la Constitution dispose que le Gouvernement peut engager sa responsabilité sur un texte de loi et permettre son adoption si aucune motion de censure n’est déposée puis adoptée par l’Assemblée nationale.


L’utilisation de cet article a un but clair depuis son édiction en 1958 : rationaliser le parlementarisme. Le but est de « discipliner » la majorité parlementaire sur les textes controversés ou sur les périodes de majorité relative. L’article permet au Gouvernement de faire adopter un texte qu’il juge indispensable, malgré l’impopularité du texte chez les parlementaires. Le gouvernement Macron n’a eu de cesse de recourir à cet article de la Constitution. Elisabeth Borne, ancienne première ministre, l’a utilisé 23 fois en l’espace de 20 mois. L’utilisation excessive du présent article témoigne d’un déni de démocratie profondément ancré, outrepassant notre représentation directe.


La défiance se nourrit également du scandale. Dans une démocratie représentative, le citoyen délègue du pouvoir par le vote. Cette délégation repose sur une présomption de loyauté et d’intégrité envers le représentant qu’on choisit. L’élu a donc le devoir d’exercer son mandat dans le respect des règles communes et de l’intérêt général. Quand une affaire de détournement de fonds survient, ce n’est pas seulement une infraction qui est commise, c’est une atteinte à la légitimité morale. En ce sens, le détournement de fonds dépasse largement la question comptable et frappe un symbole puissant : la contribution citoyenne. L’acte frauduleux de détournement d’argent public alimente la croyance de certains de nos représentants que les règles ne s’imposent pas à tous avec la même rigueur.


Ces affaires politiques confortent la méfiance des français en généralisant le soupçon envers la classe politique dans son ensemble. Reconnue coupable en mars 2025 de détournement de fonds public européen, Marine Le Pen a délibérément choisi de briser la présomption d’intégrité et de loyauté dévolue par ses électeurs. Entre 2004 et 2016, le Rassemblement National a mis en place une manœuvre visant à détourner le budget alloué par le Parlement européen à chaque député pour rémunérer ses assistants parlementaires. Concrètement, le Rassemblement National a employé des assistants parlementaires pour servir les intérêts du parti plutôt que les dossiers européens. Le tribunal a estimé le préjudice à 4,6 millions d'euros. Le Conseil constitutionnel qualifie la participation électorale comme « l'un des traits les plus caractéristiques de la bonne santé d'un régime démocratique. ».


Notre démocratie est malade. Depuis une vingtaine d'années, l’abstention est récurrente dans le paysage politique français. Si certains s’accordent à croire que la faute revient à l’électeur qui ne remplit pas un devoir essentiel, il s’agit en réalité de comprendre d’où provient ce phénomène. L’abstention est un symptôme critique d’une crise politique profondément ancrée. Selon le ministère de l'Intérieur, 28,01% des inscrits se sont abstenus lors du second tour de l’élection présidentielle de 2022. Selon l’INSEE, 51,5% des Français ont participé aux élections européennes de 2024, soit la moitié de la population.


La défiance démocratique n’est pas un caprice civique. Elle traduit une véritable défiance entre le représenté et son représentant. L’instrumentalisation des mécanismes institutionnels, le contournement de la volonté nationale ainsi que les scandales politiques fragilisent grandement la confiance placée dans nos dirigeants.


Dans un système qui choisit l’ignorance, l’abstention devient un outil d’expression politique, manifestant une terrible lassitude. La lente érosion de la croyance collective est plus que jamais un facteur dont nos représentants ont le devoir de se saisir.