Mais revenons d’abord à la fin du XIXe siècle. En 1890, le scientifique américain Thomas Edison met au point le kinétographe, l’une des premières caméras fonctionnelles permettant la prise de vues animées. Toutefois, le kinétographe ne sert qu’à enregistrer les images et ne permet pas leur diffusion. Edison développe donc une seconde machine, le kinétoscope, dans lequel un spectateur regarde un film en boucle à travers un oculaire. Les recherches se poursuivent alors afin de créer un appareil permettant à la fois l’enregistrement et la projection des images.


En 1894, Antoine Lumière, père des frères Lumière, assiste à la démonstration du kinétoscope lors d’un voyage à Paris. En rentrant à Lyon, il demande à ses fils, Louis et Auguste, de mettre en suspens leurs recherches sur les plaques de couleur sèches et les encourage à chercher une alternative au kinétographe et à mettre au point un procédé capable d’enregistrer des images animées et de les reproduire par projection. 


En 1895, les frères Lumière mettent au point le cinématographe, en s’inspirant notamment des travaux d’Edison et du fonctionnement de la machine à coudre. Là où cette dernière fait avancer le tissu par paliers successifs et l’immobilise brièvement, le cinématographe entraîne la pellicule image par image, en l’immobilisant le temps de la prise de vue ou de la projection. L’appareil possède ainsi une double fonction : il sert à la fois de caméra et de projecteur. Contrairement au kinétoscope, qui permet à une seule personne de regarder les images, le cinématographe offre une expérience collective en projetant les films devant un public.


Les frères Lumière décident de tourner leur premier film à Lyon, à proximité de leur usine, dans le quartier de Monplaisir. Ce film, d’environ 45 secondes, montre simplement le personnel qui quitte son lieu de travail, dans ce que l’on appelle aujourd’hui le « hangar du premier film ». Les ouvriers sortent, suivis par les cadres, puis par des véhicules. Les portes se referment ensuite. Il existe plusieurs versions de ce premier film, dont toutes les traces n’ont pas été conservées. Au cours de l’année 1895, Louis et Auguste Lumière réalisent ainsi plusieurs films. Le 28 décembre, certains sont présentés au Salon indien du Grand Café, à Paris, lors de la séance qui marquera la naissance du cinéma. 


Après le cinématographe, les frères Lumière, inventeurs prolifiques, mettent au point l’autochrome en 1903, un procédé de photographie en couleur. Ces innovations favorisent le développement de l’usine Lumière, qui devient l’un des principaux producteurs mondiaux de plaques photographiques, avec une production pouvant atteindre 70 000 plaques par jour. L’usine fabrique également des cinématographes ainsi que les pellicules perforées de 35 mm nécessaires aux projectionnistes envoyés aux quatre coins du monde.


Les deux frères ne se limitent donc pas à leur invention du cinématographe, qui n’a pas nécessairement la même importance à leurs yeux qu’elle aura dans l’histoire du cinéma. Auguste se tourne rapidement vers la médecine, tandis que Louis s’intéresse notamment à la projection et à la restitution sonore. Malgré la différence de leurs projets, leurs brevets continuent d’être déposés sous le nom des frères Lumière. Après une vie consacrée à la recherche et aux inventions, Louis meurt en 1948, à l’âge de 83 ans, et Auguste en 1954, à 91 ans. Tous deux poursuivent leurs recherches jusqu’à un âge avancé.


La société Lumière rencontre ensuite des difficultés, notamment en raison de la concurrence liée à l’essor de la photographie en couleur et des nouvelles technologies du cinéma. En 1960, afin de faire face à la concurrence des grandes entreprises américaines et allemandes, la société fusionne avec le groupe britannique Ilford et devient Lumière-Ilford. L’activité industrielle sur le site historique de Monplaisir cesse définitivement en 1976.


Après le rachat du site par la ville, le vaste complexe industriel, qui s’étend sur plus de trois hectares, est en grande partie rasé pour laisser place à des projets immobiliers. Seuls quelques éléments sont préservés, notamment la villa Lumière et le hangar du premier film, classé au titre des monuments historiques en 1986 et en 1995.


Le hangar est restauré et abrite dès 1982, la fondation de l’institut Lumière. Bernard Chardère, écrivain, historien et critique de cinéma lyonnais, en devient le premier directeur. Il est accompagné par Bertrand Tavernier, réalisateur et scénariste, qui en est le président jusqu’à sa mort, en 2021. La création de l’Institut repose sur le soutien de plusieurs acteurs, notamment la ville de Lyon et le ministère de la Culture, mais aussi Gilles Jacob, délégué général du Festival de Cannes, dont l’appui contribue à crédibiliser le projet. L’Institut est créé pour valoriser le site historique, conserver le patrimoine et diffuser la culture cinématographique. Son fonds comprend 1 425 films originaux, restaurés en 1998 par les Archives françaises du film du Centre national de la cinématographie.


En 1982, le « mur des cinéastes » est créé le long de la rue du Premier-Film. Des plaques nominatives témoignent du passage à l’Institut de grandes figures du cinéma français et international. En 1998, à la suite de nouveaux travaux, la salle du Hangar du Premier-Film est aménagée. Elle permet d’organiser des séances de projection dans le bâtiment historique de l’usine Lumière. Parallèlement, le musée est installé dans la villa d’Antoine Lumière, située non loin du hangar.


À la suite d’importants travaux réalisés en 2023, l’Institut se dote de nouveaux espaces. En plus de la première salle, agrandie, deux autres salles sont aménagées au sous-sol de la villa Lumière. Une galerie photographique et trois salles de cinéma d’art et d’essai sont installées dans d’autres quartiers de la ville.


L’Institut propose ainsi des séances variées chaque jour, dans différentes salles, ainsi que des rétrospectives et des programmations destinées aux enfants. Aujourd’hui, il est présidé par Thierry Frémaux et dirigé par Irène Jacob.


Depuis 2009, l’Institut organise le Festival Lumière chaque année à la mi-octobre, dans les salles de cinéma de Lyon. Plusieurs centaines de films sont proposés pendant dix jours à un public diversifié. La programmation comprend notamment des séances familiales. Le prix Lumière est également décerné à un cinéaste ou à une personnalité majeure du cinéma.


Le festival commence généralement par une soirée d’ouverture et se termine par plusieurs temps forts, parmi lesquels la remise du prix Lumière, la Nuit Lumière et la cérémonie de clôture. De nombreux films sont restaurés pour l’occasion afin d’être présentés au public dans une meilleure version. Les invités viennent également présenter leurs films. Le lauréat du prix Lumière tourne par ailleurs, pendant la semaine du festival, sa propre version de La Sortie de l’usine Lumière à Lyon, en hommage au film de 1895.


Le festival comporte aussi le village Lumière, comprenant un marché de DVD et de livres, un bar, un restaurant et une scène accueillant des concerts. Il reçoit également le Marché du film classique et organise le prix des lycéens, attribué à un film de la sélection. Les projections mobilisent les salles de cinéma lyonnaises, mais aussi de grandes salles comme l’amphithéâtre 3000, le théâtre des Célestins ou la Halle Tony-Garnier.


Depuis sa création, le prix Lumière a récompensé de nombreuses personnalités importantes du cinéma. Parmi les lauréats figurent Clint Eastwood, lors de la première édition en 2009, Miloš Forman (2010), Quentin Tarantino (2013), Martin Scorsese (2015), Catherine Deneuve (2016), Jane Campion (2021) et Tim Burton (2022). En 2026, pour la 18e édition, le prix est attribué aux frères Joel et Ethan Coen.


Joel et Ethan Coen sont deux réalisateurs américains qui travaillent essentiellement ensemble. En général, Joel assure la réalisation tandis qu’Ethan participe notamment à la production. Ils sont également responsables du montage de leurs films sous le pseudonyme de Roderick Jaynes. Cependant, la mention « directed by » fait souvent apparaître leurs deux noms, comme les frères Lumière signaient ensemble leurs travaux.


Les frères Coen sont connus pour revisiter les genres cinématographiques à leur manière. Plusieurs de leurs succès sont des comédies, comme The Big Lebowski (1998) et O Brother (2000). Leur filmographie comprend également des thrillers plus sombres, tels que Fargo (1996) et No Country for Old Men (2007), qui ont rencontré un grand succès et leur ont valu plusieurs récompenses, dont des Oscars. Ils mêlent aussi les genres dans des comédies noires comme Burn After Reading (2008) et revisitent le western avec True Grit (2010).


Ces deux frères sont célébrés lors de l’édition 2026 du Festival Lumière de Lyon, qui se déroula du 10 au 18 octobre. Le festival s’est ouvert le 10 octobre à la Halle Tony-Garnier, en présence du public, d’artistes et de professionnels du cinéma. La cérémonie d’ouverture a été suivie de la projection d’Une journée particulière d’Ettore Scola (1977), un drame se déroulant pendant la période fasciste en Italie.

Le lendemain, Zhang Ziyi fut également mise à l’honneur avec la projection de Tigre et Dragon (2000), tandis qu’une rencontre a permis au public d’échanger avec le cinéaste Tsui Hark. Des avant-premières sont aussi proposées pendant la durée du festival, en présence des équipes des films, comme Moulin de László Nemes, avec Gilles Lellouche, ou Karma de Guillaume Canet, avec Marion Cotillard. La musique occupe elle aussi une place importante dans le festival. Des musiciens de l’Orchestre de Lyon accompagnent des ciné-concerts consacrés dans cette édition à Charlie Chaplin ou à Metropolis de Fritz Lang.


Le vendredi 16 octobre, le prix Lumière est remis aux frères Coen à l’amphithéâtre 3000. Plusieurs personnalités prennent la parole, parmi lesquelles Frances McDormand, épouse de Joel Coen et actrice de Fargo, Javier Bardem, connu notamment pour son rôle dans No Country for Old Men, ainsi que les responsables du festival, Thierry Frémaux et Irène Jacob. Des artistes sont également présents. Bénabar a interprété des chansons de Charles Aznavour, appréciées par Joel Coen, tandis que la chanteuse Angélique Kidjo a repris Ne me quitte pas de Jacques Brel.


Dans la nuit du samedi 17 au dimanche 18 octobre s’est déroulée la Nuit géante Coen, au cours de laquelle quatre films ont été projetés à la Halle Tony Garnier : Fargo, No Country for Old Men, Arizona Junior et Burn After Reading. La nuit fut précédée d’une présentation des réalisateurs et accompagnée d’animations. Un dortoir et un petit-déjeuner sont également proposés aux participants.

Enfin, le dimanche 18 octobre après-midi, la séance de clôture proposa The Big Lebowski. Elle fut l’occasion de remercier les équipes et les bénévoles, puis de célébrer les frères Coen avant qu’ils fassent leurs adieux et que le festival se termine.


En parallèle de ces événements, des dizaines de séances sont organisées chaque jour. Elles comprennent des films issus des rétrospectives et des œuvres restaurées. On peut notamment citer Danse avec les loups de Kevin Costner (1990), film qui a révolutionné le genre du western et qui est présenté dans une version restaurée de près de quatre heures. Ses paysages et sa bande originale, associée notamment au thème de John Dunbar, prennent tout leur sens sur grand écran. Le film contribue également à réinterroger l’histoire de la frontière américaine et le massacre des peuples autochtones d’où sa mise en lumière.



L’histoire du cinéma constitue ainsi une part essentielle de l’histoire lyonnaise, depuis l’invention du cinématographe par Louis et Auguste Lumière en 1895 jusqu’à l’action actuelle de l’Institut Lumière, rue du Premier-Film. En célébrant le cinéma classique à travers ses différentes manifestations, dont le Festival Lumière, l’Institut contribue à rendre le septième art accessible au plus grand nombre. La popularité de cet événement semble croître chaque année. La 19e édition, prévue en octobre 2027, est déjà attendue et suscite théories et hypothèses sur le cinéaste qui recevra le prochain prix Lumière.