C’est naturellement que nous pouvons nous questionner sur la présence du dernier roi Plantagenêt d'Angleterre sous un simple parking. Comment les archéologues ont-ils réussi à prouver que ces ossements appartenaient bien à Richard III, disparu plus de cinq siècles auparavant ? Qui est Philippa Langley, cette femme sans histoire dont la détermination a conduit à l'une des plus extraordinaires découvertes archéologiques du XXIᵉ siècle ?
Autant de questions qui nous invitent à revenir sur l'incroyable (re)découverte de Richard III. De son inhumation précipitée après la bataille de Bosworth en 1485 à l'identification scientifique de son squelette en 2012, cette enquête raconte le combat mené par Philippa Langley et les membres de la Richard III Society pour réexaminer le destin d'un roi longtemps réduit à la caricature façonnée par la propagande des Tudor et immortalisée par Shakespeare.
Un roi sauvé de l’oubli grâce à la passion d’une apprentie historienne : Philippa Langley.
Richard III, une légende noire plus impactante que la vérité historique ?
« Si difforme et contrefait que les chiens aboient sur son passage. » C'est ainsi que William Shakespeare dépeint Richard III dans une célèbre tragédie au nom du roi, écrite vers 1597. Pourtant, derrière ce personnage devenu l'incarnation du mal se cache une réalité historique bien plus complexe.
Pour comprendre le destin de Richard III, il faut remonter à la guerre des Deux-Roses, se déroulant de 1455 à 1485. C’est une longue guerre civile opposant les maisons de Lancastre et d'York, deux branches rivales de la famille royale anglaise qui se disputent la couronne. Né en 1452, le futur Richard III est le plus jeune fils de Richard Plantagenêt, duc d'York. Fidèle soutien de son frère Édouard IV, il s'impose comme un chef militaire loyal durant le conflit et devient l'un des principaux piliers du pouvoir. Les sources contemporaines, notamment les Croyland Chronicles (anciennement Chronique d'Ingulphe ), décrivent un prince compétent et un administrateur efficace dans le nord de l'Angleterre, bien loin de l'image du monstre sanguinaire popularisée par Shakespeare.
Anecdote : plusieurs portraits de Richard III furent réalisés à titre posthume par la propagande Tudor, le faisant passer pour un être vilain, accentuant les détails de son visage et ses difformités physiques. La réalisation du portrait 3D du souverain, le 5 février 2013, permet de contrebalancer cette image noircie, nous présentant alors un visage fin et des traits doux.
À la mort d'Édouard IV, en 1483, Richard est désigné régent du royaume (c’est-à-dire qu’il gouverne jusqu'à la majorité du jeune héritier) et protecteur du prince Édouard V, âgé de douze ans. Coup de théâtre quelques semaines plus tard ! Le Parlement adopte le Titulus Regius, qui déclare invalide le mariage d'Édouard IV et d’Elisabeth Woodville et, par conséquent, les droits de ses enfants au trône. Richard est alors couronné roi sous le nom de Richard III. Les deux jeunes princes, Édouard V et son jeune frère Richard de Shrewsbury, sont installés à la tour de Londres avant de disparaître mystérieusement. Leur destin demeure aujourd'hui l'un des plus grands mystères de l'histoire anglaise.
Paul DELAROCHE, Les Enfants d'Édouard, huile sur toile, 1830, Musée du Louvre, Paris
Le 22 août 1485, après deux ans de règne, Richard III trouve brutalement la mort lors de la bataille de Bosworth, dernier affrontement de la guerre des Deux-Roses. Refusant de fuir le champ de bataille, il mène une ultime charge contre les troupes d'Henri Tudor avant d'être encerclé, puis abattu. Les analyses réalisées sur son squelette ont révélé une mort d'une extrême violence ; en effet, les chercheurs ont identifié onze blessures infligées au moment de sa mort, dont deux mortelles à l'arrière du crâne (probablement causées par une hallebarde). D'autres coups portés au visage et à la mâchoire témoignent de l'acharnement dont il fut victime. Une blessure au niveau du bassin, infligée après son décès, est quant à elle interprétée comme un acte d'humiliation post-mortem, pratique courante envers un souverain vaincu. Dépouillé de son armure, son corps est ensuite exposé publiquement à Leicester afin d'attester de la mort du dernier roi de la maison d'York. Sa dépouille aurait été jetée dans la rivière Soar ou inhumée à la hâte sous le chœur d’une cathédrale. Le roi usurpateur disparaissait alors durant cinq siècles… jusqu'à l'année 2012.
Philippa Langley : cette histoire qui a changé l’Histoire
Philippa Langley, la directrice du programme de reconstitution faciale, avec le vrai visage de Richard III, dévoilé mardi à Londres.
https://www.24heures.ch/le-vrai-visage-du-roi-richard-iii-devoile-628690371273
« J’ai tout simplement eu l’impression que je marchais sur la tombe de Richard III ; je ne me l’explique pas. » confiait Philippa Langley aux journaux la questionnant sur la découverte des ossements du monarque.
Philippa Langley est une femme ordinaire, sans histoire ; mère de deux enfants, stressée par son travail. En 1995, lors de la visite d’une exposition consacrée à Richard III à Édimbourg, elle est frappée par l'écart entre les sources historiques et l'image du tyran popularisée par Shakespeare et se persuade que le dernier roi Plantagenêt a été injustement jugé par l'Histoire.
Membre de la Richard III Society, elle consacre près de vingt ans à retrouver sa sépulture, avec la conviction que cette dernière se trouve sous un parking de Leicester, à l'emplacement de l'ancien couvent franciscain de Greyfriars. L'année suivante, en revenant sur les lieux, elle remarque qu'une place de stationnement porte la lettre « R » (Reserved). Elle y voit un signe qui renforce sa détermination et cherche alors des sponsors, comme l’université de Leicester, pour lancer les fouilles.
La découverte, en 2005, d'un descendant vivant de la lignée maternelle de Richard III ouvre une perspective majeure : une comparaison ADN pourrait permettre d'identifier formellement les restes du souverain.
Un roi perdu trouvé sous un parking, une découverte majeure de l’histoire anglaise ?
Fin du mois d'août 2012 : les fouilles commencent ; les archéologues prévoient de creuser trois tranchées afin de trouver les restes du bâtiment religieux supposé se trouver sous l’emplacement du parking. Dès le premier jour, bingo ! Les archéologues mettent au jour un squelette présentant une scoliose prononcée et de nombreuses blessures compatibles avec une mort au combat. Pendant plusieurs mois, anthropologues, généticiens et historiens confrontent les indices (âge, sexe, traumatismes, datation des ossements et, surtout, l'ADN mitochondrial, comparé à celui de descendants de la famille royale).
Le 4 février 2013 : verdict final de l'université de Leicester, qui annonce officiellement que les restes retrouvés sont bien ceux de Richard III, une conclusion publiée quelques mois plus tard dans la revue Nature Communications.
Cette découverte met alors un terme à plus de cinq siècles de mystère et permet aussi, à partir d’un scanner 3D de son crâne, de redonner un visage au souverain. Le résultat surprend ; loin du tyran bossu imaginé par Shakespeare, apparaît un jeune homme au visage fin, au regard calme et aux traits harmonieux. Si cette reconstitution ne peut révéler son caractère, elle contribue à déconstruire une partie de la légende noire forgée par les Tudor. Associée aux découvertes archéologiques, elle relance le débat sur le règne de Richard III et participe à la réévaluation historique de l'un des souverains les plus controversés d'Angleterre.
Mars 2015 ou l’apogée de la réhabilitation de la mémoire du roi perdu
https://www.dailymotion.com/video/x2kofpd
(extrait d’un reportage diffusant la cérémonie en l’honneur de Richard III)
Plus de 530 ans après sa mort à la bataille de Bosworth, Richard III reçoit enfin des funérailles royales dignes de son rang le 26 mars 2015. Après une procession symbolique passant par Bosworth, son cercueil est accueilli dans la cathédrale de Leicester, à quelques centaines de mètres seulement de l'ancien couvent de Greyfriars où il avait été enterré à la hâte. En présence de représentants de la famille royale, des plus hautes autorités religieuses du pays et de milliers de Britanniques, le roi est inhumé dans un tombeau de pierre sobre, mettant un terme à cette histoire vieille de plus de cinq siècles ; le roi recevait les honneurs et fut déclaré légitime grâce au combat de Philippa Langley.
Aujourd'hui, l'ancien parking de Greyfriars a laissé place au Richard III Visitor Centre. À travers les vestiges de la tombe, conservés sous un sol de verre, les visiteurs peuvent suivre l'une des plus remarquables enquêtes archéologiques contemporaines.
“The lost king”, 2022 : Le portrait d’une femme ordinaire et sa découverte extraordinaire
Dix ans après la découverte des ossements, Philippa Langley retrouve son ami Richard III dans le long-métrage de Stephen Frears sorti en 2022.
Dans The lost King, Sally Hawkins prend le rôle de cette historienne amateur qui, contre l'avis de nombreux spécialistes, s'obstine à retrouver la sépulture de Richard III. À ses côtés, Harry Lloyd prête ses traits au souverain, apparaissant comme une présence imaginaire qui accompagne Philippa tout au long de son enquête. Le film remet sous les projecteurs l'extraordinaire découverte de 2012 tout en dressant le portrait d'une femme refusant de se résigner face au scepticisme du monde universitaire et de la société patriarcale.
Le film prend toutefois certaines libertés avec la réalité, comme la majorité des productions historiques mises en lumière par le septième art. Peu après sa sortie, l'Université de Leicester reproche au scénario de minimiser le rôle des archéologues et de présenter l'institution comme un obstacle aux recherches. Les responsables du projet rappellent que la découverte des restes de Richard III est le fruit d'une collaboration étroite entre Philippa Langley, les membres de la Richard III Society, les archéologues, les généticiens et les historiens de l'université. Ils reconnaissent néanmoins que sans l'énergie de Philippa Langley, qui porta le projet pendant de nombreuses années et contribua à réunir les financements nécessaires, les fouilles n'auraient probablement jamais vu le jour.
Qu'il s'agisse du film ou des travaux historiques les plus récents, une idée s'impose aujourd'hui : la redécouverte de Richard III est autant celle d'un roi disparu que celle d'une femme qui refusa d'abandonner une conviction que beaucoup jugeaient impossible. Ensemble, ils ont contribué à faire passer Richard III du « roi perdu, détesté et sanguinaire» au souverain le mieux étudié de l'histoire médiévale anglaise.
SOURCES :
https://www.pointdevue.fr/histoire/histoire-du-monde/philippa-langley-et-la-verite-sur-richard-iii
https://www.universalis.fr/encyclopedie/richard-iii-1452-1485-roi-d-angleterre-1483-1485/
https://www.theoldie.co.uk/blog/portrait-of-richard-iii-as-a-tudor-baddie
https://apollo-magazine.com/richard-iii-tudors-hever-castle/
https://tudortreasures.net/richard-iiis-portrait/
https://fr.wikipedia.org/wiki/Chronique_de_Croyland
https://www.allocine.fr/article/fichearticle_gen_carticle=1000017591.html

