I. UNE SITUATION ÉCONOMIQUE QUI DURE
L'archipel antillais est alors en pleine crise, et c'est la Guyane qui lance les hostilités le 24 novembre 2008. En cause, l'augmentation du prix des carburants : 1,77 euros pour l'essence en Guyane contre 1,15 euros dans l'Hexagone, et 1,55 euros pour le gazole contre moins d'un euro sur le continent. S'ensuivent 11 jours de blocage avant qu'un accord ne soit trouvé. Vient ensuite le tour de la Guadeloupe, de la Martinique, puis de l'autre côté de l'océan, de la Réunion. Tous réclament la même chose : un contrôle des prix des produits de base et une hausse des bas salaires, sur fond de situations de monopole et de profits abusifs.
En Martinique, un accord est signé le 14 mars 2009, instaurant entre autres mesures une hausse de 200 euros des salaires les plus modestes. Le coût de la vie n'en sera pourtant pas significativement meilleur. Sur ces événements, les avis divergent : certains affirment que « cela n'a pas été inutile car 2009 a créé une espérance », d'autres s'interrogent sur les « effets positifs induits concrètement », tandis que d’autres encore appellent de leurs vœux « un nouveau février 2009, moins politisé et mieux coordonné ».
Plus récemment, toujours en Martinique, le RPPRAC (Rassemblement pour la protection des peuples et des ressources afro-caribéens) voit le jour en réponse aux tensions liées aux conditions économiques difficiles de l'île. Porté par un fort engouement populaire, le mouvement obtient, après des jours de négociations, un accord pour baisser de « 20 % en moyenne » les prix de 54 familles de produits alimentaires parmi les plus consommés en Martinique. Cet accord ne suffit toutefois pas : le RPPRAC, exigeant une baisse sur « tout l'alimentaire », appelle à « poursuivre le mouvement ».
II. L'OCTROI DE MER, LE CŒUR DU PROBLÈME ?
Longtemps présentée comme le problème principal, cette taxe serait à l'origine de tous les maux des territoires d'outre-mer. Mais qu'en est-il vraiment ?
L'octroi de mer est une taxe perçue sur les marchandises importées ou produites localement dans certains départements et régions d'outre-mer. Son objectif est double : financer les collectivités et protéger les productions locales, en théorie. Elle s'applique à la fois aux importations et, sous certaines conditions, aux biens fabriqués localement ; ses taux sont votés par les conseils régionaux ou les assemblées locales. Cette taxe vient s'ajouter à la TVA, pourtant relativement favorable en outre-mer (2,1 % à 5 %, contre 5 % à 20 % dans l'Hexagone). En d'autres termes, ce n'est pas la fiscalité qui cause la vie chère.
M. Christophe GIRARDIER, auteur de trois rapports sur le marché de la distribution de détail en outre-mer, a identifié quatre causes lors de son audition par le Sénat le 15 novembre 2024, dans le cadre du rapport d'information sur la lutte contre la vie chère.
Premièrement, ces territoires connaîtraient encore un modèle économique particulier : celui d'une économie de comptoir, où quelques acteurs monopolisent les richesses arrivant au port. Ces mêmes acteurs, descendants de maîtres d'esclaves, ont été indemnisés par l'État à l'heure de l'abolition de l’esclavage, donnant naissance aux « békés ».
Deuxièmement, l'outre-mer connaît un modèle de « grande surface » qui crée un phénomène de concentration. Ni la pratique de prix raisonnables ni la diversité de l'offre n'y sont favorisées : à la Réunion par exemple, le marché de la distribution alimentaire représente 2,7 milliards d'euros, dont les deux tiers sont détenus par seulement deux acteurs.
Troisièmement, la pratique des marges arrière. À l'inverse de la marge avant (acheter à X euros et revendre plus cher), elle consiste, pour le distributeur, à exiger de son fournisseur un paiement au titre de la « coopération commerciale ». Carrefour pourrait ainsi demander à Nutella de payer pour que ses produits soient mis en avant. Autre volet de cette pratique, les bonifications de fin d'année : le distributeur facture au fournisseur une remise sur l'ensemble du chiffre d'affaires, pouvant aller de 5 % à 28 %, au titre de l'atteinte d'objectifs fixés. Ces deux mécanismes conduisent le fournisseur local à augmenter ses prix pour s'en sortir, générant un effet inflationniste. Plus largement, ces marges arrière devraient apparaître dans les comptes d'exploitation des industriels, et donc sur le ticket du consommateur. En réalité, ce n'est presque jamais le cas, ces sommes se dissolvant dans d'autres sociétés.
Enfin, la structuration en conglomérats des acteurs antillais. Le groupe GBH, par exemple, détient l'exploitation de marques telles que Carrefour, Décathlon ou Mr. Bricolage, en plus de posséder la distribution exclusive de marques automobiles, de pièces détachées, etc. Plus surprenant encore : un même acteur est souvent présent à la fois en amont et en aval des marchés (dans la production comme dans la distribution), parfois via des filiales qui lui permettent de se représenter lui-même.
III. QUELLES SOLUTIONS, MAIS SURTOUT QUEL AVENIR ?
Compte tenu de l'actualité, il serait présomptueux, et même impossible, de présager d'un quelconque avenir pour ces territoires. Il appartient néanmoins au législateur d'intervenir pour restaurer l'équilibre perdu, toutefois M. GIRARDIER a tenu à partager plusieurs pistes en ce sens.
Institué en 2007, l'Observatoire des prix, des marges et des revenus (OPMR) est un institut public et indépendant chargé d'analyser le coût de la vie, la formation des prix et les revenus dans les territoires français d'outre-mer. Ses missions principales sont la lutte contre la vie chère, l'éclairage des pouvoirs publics et la gestion du bouclier qualité-prix. Son action reste pourtant limitée, car il est subordonné au contrôle du préfet. Lui accorder un véritable pouvoir d'enquête, ainsi qu'un budget propre géré par son président, permettrait une action bien plus concrète qu'aujourd'hui.
Ces départements et régions d'outre-mer, en situation d'insularité, font face depuis toujours à des situations de monopole et de prix abusifs. Comme réforme prioritaire, M. GIRARDIER avance l'hypothèse de limiter à 25 % la part de marché de chaque acteur, quel que soit le secteur. Chaque groupe serait ainsi contraint de céder une partie de ses parts de marché, ce qui, par effet domino, contribuerait à retrouver un certain équilibre et une réelle diversité de l'offre. Il propose également d'interdire l'intégration verticale de ces groupes, c’est-à-dire la possibilité d'être à la fois industriel local et distributeur, afin d'empêcher le favoritisme naturel d'un distributeur envers ses propres produits.
Sur les marges arrière, il préconise d'imposer la transparence en modifiant le code du commerce, pour mettre fin à l'opacité entourant des revenus qui ne sont jamais restitués au consommateur.
Enfin, il propose de mettre fin au modèle des très grandes surfaces en outre-mer (au-delà de 2 000 m²) et de taxer celles qui existent déjà, l'argent collecté étant réinvesti dans un fonds destiné aux commerces de proximité. Cette limitation imposerait des choix favorisant la diversité, tant dans la grande distribution que dans l'offre alimentaire et l'assortiment proposé aux consommateurs.

