Christopher Nolan trois ans après l’immense succès de son dernier long métrage, « Oppenheimer », septuplé aux Oscars, est de retour pour une treizième production et cette fois, le cinéaste n’hésite plus à rebattre les cartes du cinéma moderne. Oubliez tout ce que vous avez vu jusqu’à présent, la nouvelle production du réalisateur le plus en vogue du moment s’attaque à un monument de la littérature par un tour de force saisissant à travers une lecture du mythe original et intimiste. On aurait pu croire à un énième péplum, reprenant les codes hollywoodiens et l’esthétique des guerres antiques avec de larges batailles à la sauce Zack Snyder avec 300 ou encore Brad Pitt dans le « Troie » de Wolfgang Petersen sorti en 2004, mais il n’en est rien. Du moins, c’est une vision toute en finesse que nous propose Nolan de la plus célèbre des épopées.
Une technologie hors norme
Soyons honnêtes, on ne pouvait pas désirer meilleur maître d’œuvre pour s’attaquer aux vers millénaires d’Homère qui content les péripéties du voyage d’Ulysse, roi d’Ithaque, au retour de la guerre de Troie et de son combat pour récupérer son trône laissé vacant durant deux décennies. En effet, il s’agit du premier film de l’histoire à avoir été tourné intégralement en caméra argentique IMAX 70mm. Autrement dit, la résolution de l’image est adaptée à un écran géant qui s’étend du sol au plafond sans jamais changer de format au cours de la projection. De quoi donner une impression vertigineuse grâce à cette nouvelle technologie conçue spécialement pour l’occasion qui avait déjà fait ses débuts dans de précédentes productions du réalisateur.
Ainsi, ce long métrage est d'emblée porté par des progrès inédits en termes d’images qui le placent indépendamment du contenu, dans le haut du panier. Et l’on distingue nettement l’effort apporté à cette production XXL dans les décors, costumes et accessoires somptueux. Des armures grecques ultra crédibles, aux plages de Troie sur lesquelles la structure du cheval en bois, l’instrument de ruse ultime qui a permis aux myrmidons de s’introduire au sein de la cité et déchaîner le chaos une fois la nuit tombée, est immédiatement mis en valeur par son réalisme. Tous les éléments sont accordés pour nous faire vivre une expérience immersive hors du commun. Les navires conçus de toute pièce, les équipements militaires, les incendies : Le CGI est proscrit et l’immersion s’en voit décuplée nous propulsant à la genèse d’un « cinéma total ».
L’Odyssée de Nolan
Jamais nous n'avions vu pareille création et pourtant, le film risque de décevoir les puristes et passionnés de la mythologie grecque car il ne faut pas s’attendre à une transcription exhaustive et rigoureuse des 24 chants d’origine : Ici, quasiment aucun dieu n’est représenté, les créatures, à l’exception du Cyclope, s’éloignent des monstres traditionnels. Circé la célèbre sorcière n’occupe qu’une place secondaire et le passage avec les sirènes si caractéristique dans le classique d’origine est rapidement écarté. Un potentiel qui semble gâché de certains éléments pourtant centraux nous laissant quelque peu sur notre faim.
C’est le cas également de Calypso, la nymphe qui règne sur l’île d’Ogygie retenant Ulysse contre son gré durant 7 ans et présentée davantage comme une guérisseuse bienveillante qu’une geôlière possessive qui attend l’ordre de Zeus pour pouvoir libérer le héros grec. L’adaptation de Nolan atténue grandement l’aspect folklorique horrifique pour se concentrer davantage sur une dimension psychologique de chacune des figures mythiques.
Un parti pris risqué donc mais qui n’en reste pas moins pertinent car cette relecture de l’épopée originelle renoue avec le caractère humain des personnages en les rendant bien plus vulnérables à l’écran. Loin des caricatures froides et éloignées des représentations artistiques ordinaires, Nolan prend de la hauteur, dézoom et regarde les protagonistes comme ils sont, à savoir des hommes et femmes ordinaires blessés et rongés par des traumatismes. Cette approche permet au spectateur de pouvoir s’identifier à ces figures archétypales ainsi qu’à leurs propres failles. Pénélope femme d’Ulysse et reine esseulée attendant éperdument le retour de son mari que tout le monde croit mort, incarne la dignité et la lutte pour maintenir la paix au palais. Campée par l’excellente Anne Hathaway, l’actrice laisse percevoir les faiblesses et les déchirures du manque tout en conservant son aplomb politique face aux imposteurs qui convoitent le trône. Des variations audacieuses se défaisant des légendes d’origine pour creuser le mythe à sa racine.
Ulysse, l’antihéros
Et Ulysse dans tout ça ? Le protagoniste connu pour sa ruse et sa vivacité se voit dépossédé lui aussi de son aspect illustre pour être démystifié et ramené parmi le commun des mortels. Nolan ancre le récit dans un temps long, presque distordu pour instaurer un cadre mélancolique, sombre, tantôt réflexif, tantôt introspectif, et c’est exactement ce mélange de ressentis qu’éprouve le naufragé perdu dans sa tourmente aussi bien extérieure qu’intérieure. Le montage est fragmenté et le spectateur recolle progressivement les pièces du puzzle avec les périples du héros qui se déroulent dans un cadre temporel déformé. On ressent les moindres souffrances, elles sont partagées avec l’audience comme durant la scène où les soldats sont dissimulés dans des conditions déplorables à l’intérieur de l’offrande factice offerte aux Troyens.
Nolan, comme pour ses précédents films, aime jouer avec le temps: il l’accélère, le ralenti et alimente avec ce jonglage la tension dramatique. On trépigne avec l’équipage qui se lasse et désespère de ne pas pouvoir retourner à Ithaque, et on a le sentiment que pour Ulysse cette souffrance est décuplée. Idem pour la scène dans la caverne du cyclope où l’évasion des égarés se prolonge jusqu’à l’insoutenable. Ainsi, les faiblesses de l’exilé deviennent perceptibles et son histoire se présente dès lors moins comme le récit légendaire déclamé par les aèdes que comme l’odyssée purement intérieure d’un simple mortel face à ses propres limites et hantises. L’être placé au rang de quasi-demi-dieu, le stratège le plus célèbre à la renommée inégalée, le glorieux instigateur du plan qui a permis de transformer l’imprenable cité de Troie en ruine est en fait un homme brisé en quête de rédemption, dépeint comme un ange déchu. Un déclin qui le poussera à se questionner sur l’éthique de ses propres agissements avant de pouvoir rentrer dans son royaume.
Finalement, on en vient presque à se questionner : relater avec tant de panache les exploits et les gloires d’une histoire si tragique en son essence ne serait-ce pas faire l’éloge de la destruction ? Quoiqu’il en soit, la toute puissance de l’armée grecque illustrée dans l'Iliade, est balayée pour amorcer une lente descente aux enfers mis en exergue par Nolan dans son œuvre. Ulysse acquiert progressivement une humilité au service de sa propre reconquête, loin de cette soif insatiable de domination, tel Icare qui se consume pour avoir voulu s’approcher trop près du soleil jusqu’a en périr.
La « Loi de Zeus »
En ce sens, le film constitue une fresque où la loi des hommes se confronte à la « Loi de Zeus », une expression fil rouge souvent évoquée dans l’histoire. Si de prime abord, cette phrase présentée comme un mantra signifie l'accueil de l’étranger, l’hospitalité accordée au plus pauvre, la charité, Nolan en façonne un sous-texte plus subtil centré sur l’humilité largement fébrile des personnages. Car Ulysse et ses hommes sont devenus à Troie ceux qui ont dépassé toutes les limites et c’est précisément cette fameuse loi qui agit comme un rappel punitif, un châtiment du désastre pour son équipage désormais sous le joug de la nature ou des dieux. Une nature qui semble sauvage, omniprésente et enragée comme pour rappeler un ordre des choses trop vite oublié par les folies meurtrières, l'orgueil, et l'opulence des grandes armées rongées par l’hubris. Que ce soit luttant contre le maelström ou le cyclope, face à la mer déchaînée de Poséidon ou aux sortilèges de Circé, Ulysse découvre progressivement la vanité de toute prétention à la toute-puissance. Le bruit de tonnerre fracassant et qui apporte son lot de sursaut et de silence soudain lors de certaines scènes devient dès lors tout un symbole. Il rappelle à l’humanité que sa volonté n’est pas souveraine et qu'au-dessus de lui se trouve une présence bien plus puissante. Est-elle celle du dieu du tonnerre, des éléments, de tout autre chose ? Quoiqu’il en soit l’humain s’en perçoit immédiatement bien vulnérable.
Même aux portes de l’enfer, Ulysse est mis face à la fatalité du monde en revoyant ses compagnons d’armes défunts dans une apparence fantomatique, morts pour sa renommée qui d'emblée paraît futile au regard de la souffrance causée. Un memento mori affirmé formulé ici, qui se mêle aux regrets du héros grec confronté aux conséquences de ses actes et à la fatalité d’une existence superficielle.
Plus large encore, la « Loi de Zeus » peut aussi représenter une incitation à s’écouter soi-même et à apprendre à développer son intuition. Si Ulysse parvient à déjouer le piège que lui tend Circé, c'est avant tout grâce à la lucidité dont il fait preuve et à l’analyse clairvoyante de la situation. Il ne cède pas à ses pulsions primaires, à la faim ou à la fatigue et la réalisation accentue la tension à l’aide des plans de caméras rapprochés d’abord sur les animaux ensorcelés puis sur Ulysse. Sa capacité à se dominer lui a permis d’éviter la métamorphose en porc là où ses camarades s’en sont retrouvés dupés et mués en bêtes méprisables.
Ainsi comprise, la « loi de Zeus » est ce qui rappelle à l’homme qu’il appartient à un ordre établi qui le dépasse. Le retour d’Ulysse est celui qui le ramène à Ithaque mais aussi et avant tout celui qui le ramène en définitive à sa condition d’homme. Le réalisateur semble laisser une lecture ouverte de ce précepte central dans l'œuvre à l’aide d’indices émergents et progressifs et d’une production à la fois rythmée et introspective qui demeure toutefois bien éloignée d’un simple film d’action historique. Peut-être devrions nous également apprendre à écouter et respecter cette loi et ne pas confondre notre influence avec l'immensité de notre monde. Une nature qui sait déchaîner sans un soupçon de pitié les éléments face à nous et qui a le pouvoir de faire vaciller notre présomption lorsque bien trop souvent elle nous entraîne devant un désastre inévitable. En effet, les feux de forêts, les inondations, les tremblements de terre représentent nos épreuves communes et cette lecture de « l’Odyssée » nous invite à respecter cette « loi de Zeus » à une époque où celle-ci est régulièrement bafouée, afin d’écouter et respecter nos limites les plus fondamentales.
Ce long métrage est en somme une « plongée nolanesque » bluffante dans son univers artistique devenu aujourd’hui amplement reconnaissable. C’est une adaptation qui surprend, dérange, tord le mythe afin de nous en extraire une substance amère, sensible mais unique. Nolan a une fois de plus réussi ce qu’il sait faire de mieux : réutiliser les codes d’un genre ressassé pour mieux les détourner, les nuancer et leur donner une profondeur nouvelle. Encore un pari gagné pour le démiurge et son film, qui s’annonce d’ores et déjà comme un succès majeur.

