Propos recueillis par Raji Assaf

Certains cherchent de l’or, d’autres des vinyles. Une discipline dont le DJ allemand Jannis Stürtz est passé maître. Depuis plusieurs années, il écume les vieux disquaires à la recherche d’anciennes pépites orientales oubliées. Du Maroc à l’Egypte, en passant par l’Algérie, la Libye, la Somalie, le Liban et bien d’autres, Jannis a enchaîné les sorties d’anciens artistes, pour certains méconnus du grand public, pour la plupart oubliés. Enchaînant les sorties d’albums et les compilations, Habibi Funk remet au goût du jour une musique éclatante et un groove unique. 


D’où est venue l’idée de créer Habibi Funk et pourquoi mettre en place une nouvelle structure parallèle à Jakarta records ? 

C’est en partie grâce à un ancien artiste de Jakarta, Records Blitz the Ambassador. J’étais son tour manager, et après un gros festival qu’il a donné au Maroc, j’en ai profité pour visiter Casablanca et j’ai trouvé un ancien disquaire qui avait une grande quantité d’anciens vinyles invendus. J’en ai repéré quelques-uns, dont celui de Fadoul, qui deviendra l’une de nos premières sorties chez Habibi Funk. Quant à l’idée de créer une entité à part, elle vient du fait que Jakarta Records n’a jamais republié d’anciens artistes, étant donné que l’on publiait de la musique contemporaine. Ça faisait donc sens de créer une structure à part et stratégiquement ça permettait de conforter le public dans ses attentes.   


Comment faites-vous pour creuser et découvrir ces artistes? 

Généralement, j’évite d’utiliser le terme « découvrir », car même si je trouve un album d’un artiste inconnu du grand public, il y a toujours des gens qui connaissent ou écoutent déjà sa musique (de plus, ce mot évoque un peu une attitude stéréotypée à la manière de Christophe Colomb qui aurait découvert l’Amérique). 

Mais pour trouver ces artistes, il n’y a pas vraiment de plan préétabli. Car si par le passé, les recherches se limitaient généralement à creuser chez différents disquaires, aujourd’hui les perspectives se sont élargies. Premièrement, car de nos jours c’est beaucoup plus difficile de trouver des choses intéressantes chez les disquaires. Deuxièmement, car on a aussi un réseau plus large, et c’est parfois via ce réseau qu’on trouve des artistes spécifiques comme ce fut le cas pour Roger Fakhr par exemple. J’ai pu écouter sa musique grâce à son ami Issam Hajali, dont nous avions également ressorti la musique. Je continue malgré tout de visiter des disquaires car cela fait partie de notre écosystème, mais ça peut très bien se trouver sur YouTube, par exemple.


Votre musique touche aussi bien les « diggers » en Occident en quête de nouvelles sonorités que les locaux en Orient qui, parfois, redécouvrent leur propre musique. Est-elle perçue de la même façon en Orient et en Occident ? Comment ces différents publics voient le travail de Habibi Funk ?

En vérité, il n’y a pas une grande différence entre ces deux publics. Notre travail touche essentiellement une part précise de la population qui s’intéresse à une musique moins populaire et à des sonorités oubliées. Je pense que peu importe leur origine, les auditeurs lambdas de Habibi Funk ont généralement les mêmes goûts musicaux et apprécient notre travail de la même façon. 

Cependant, je suis d’accord pour dire qu’il y a peut-être une différence entre un jeune auditeur de Beyrouth, par exemple, qui redécouvre la musique libanaise à travers l’existence de Roger Fakhr et un auditeur français qui découvre Issam Hajali sans être lié au Liban. Mais on a une communauté globale qui gravite plus ou moins autour des mêmes styles et qui perçoit la musique de la même façon peu importe où ils se trouvent dans le monde.


Récemment, vous avez sorti Marzipan de Charif Megarbane, qui est le premier artiste contemporain signé chez Habibi Funk. A quel moment avez-vous eu l’envie de travailler avec des artistes contemporains et est-ce qu’il y en aura d’autres ? 

On n’a jamais été fermé à l’idée de sortir de la musique contemporaine chez Habibi Funk. Mais je pense que ce qui a aidé Charif, c’est que sa musique ressemble énormément à celle que l’on publie dans nos publications chez Habibi Funk. 

On peut ressentir l’influence d’Ahmed Malek ou de Ziad Rahbani, par exemple, et la musique de Charif maintient donc une cohérence avec celle d’artistes plus anciens publiés chez Habibi Funk. C’est possible qu’éventuellement on trouve d’autres artistes contemporains dont on apprécie le travail qui pourraient être signés, mais rien n’est prévu de ce côté-là pour le moment.


Le premier article de l’Orient-Le jour sur Habibi Funk date de 2018. Entre-temps, il s’est passé beaucoup de choses au Liban et au Moyen-Orient, notamment dans l’actualité politique. Récemment, vous avez fait une compilation en soutien à la Libye et vous avez aussi grandement soutenu la Palestine, avec notamment la compilation de House of Afandi. Que représente cet engagement pour vous et pour le label en général ? Avez-vous toujours eu cet engagement à travers votre musique, ou est-il venue avec le temps ? 

J’ai toujours été intéressé par la politique. D’ailleurs, avant de diriger un label, j’avais obtenu une licence en science politique et je pense que, lorsqu'on possède une plateforme qui est suivie par un minimum de monde, que l’on a un impact et que l’on est un label occidental qui diffuse de la musique issue de la culture orientale, je pense que l’on doit savoir utiliser notre plateforme lorsque des choses particulièrement graves se produisent, par solidarité. 

Nous sommes un label qui diffuse de la musique, nous ne sommes pas des activistes, mais on fait le minimum quand c’est nécessaire, comme avec la récolte de fonds que l’on avait faite après l’explosion du port de Beyrouth, où l'on avait récolté 10 000 dollars pour la Croix-Rouge libanaise. Cela représente peu à côté de ceux qui sont réellement actifs politiquement. 


Votre dernière sortie en date est le volume 2 des musiques originales de films de Ahmed Malek. Comment avez-vous sélectionné les morceaux ?Y a-t-il une direction particulière ? 

Concernant Ahmed Malek, le contenu musical provient d’un carton rempli de cassettes d’enregistrement qui nous a été remis par sa fille. 

Donc, actuellement nous avons publié les deux volumes de musiques de films et, entre les deux, on a sorti un projet plus hybride regroupant de la musique plus électroacoustique et expérimentale produite dans les années 1980. Il n’y a pas vraiment de direction précise, mais on s’est appuyé sur le matériel d’Ahmed pour choisir les titres à inclure dans les albums. Cependant, on a sélectionné les pistes que l’on apprécie le plus et qui caractérisent la palette d’émotions transmise par la musique d’Ahmed Malek. 


Quand on regarde vos publications Instagram, on peut déceler des indices qui laissent à penser qu’un volume 3 est en préparation. Est-ce que c’est le cas ?

En sortant le volume 2, on a exploité presque toutes les pistes d’enregistrement d’Ahmed que l’on avait. On a donc réuni un ensemble de pistes bonus en un volume 3 que l’on a rajouté dans une box spéciale compilant les 3 volumes des musiques de films en vinyle. C’est certainement notre sortie physique la plus ambitieuse. Ahmed Malek, étant un artiste crucial de Habibi Funk, on a voulu commémorer sa musique qui jusqu’à présent a été publiée assez régulièrement sur notre label. Le volume 3 sera éventuellement publié sur les plateformes, mais on n’a encore rien prévu à l’heure actuelle.