« Mélancolique ». Tel est le mot qu’a utilisé Jannis Stürtz, fondateur de Habibi Funk, pour décrire la musique d’Ahmed Malek.  


La mélancolie est un sentiment qui a toujours été présent derrière les compositions de Malek même dans ses titres plus joyeux, elle plane comme une ombre qui connecte toutes ses compositions entre elles sans que l’on puisse connaître son origine exacte que ce soit dans le piano poignant du « silence des cendres » ou la mélodie envoûtante de « Thème Djalti ».


En-tout-cas, il est clair qu’Ahmed Malek était quelqu’un d’unique. Né à Alger en 1931, Ahmed Malek, ayant perdu sa mère très jeune, se retrouve assez vite à travailler à l’usine pour aider son père. Ce qui ne l’empêche pas de se passionner pour la musique. 


Ainsi, celui que l’on surnomme « l’Ennio Morricone d’Algérie » apprit à jouer de plusieurs instruments dès l’âge de 16 ans comme le piano, l’accordéon et bien d’autres, dont la flûte traversière qui deviendra son instrument fétiche. 


Il gravira assez vite les échelons musicaux. Dès la fin des années 1940, il s’illustre comme accordéoniste, intègre les rangs de l'Opéra, et sera décoré par Youri Gagarine en personne ! Par la suite après l’indépendance, il rejoint l’orchestre symphonique de la RTA (Radio Télévision Algérienne).

 Il compose alors pour des émissions de télévision et des documentaires, mais ce sont bien les musiques de films qui feront connaître sa musique à l’échelle nationale. « Composer une bonne musique de film c’est comme pour un tailleur coudre un costume sur mesure. Pour moi, la musique provoque à la fois des émotions et des réflexions. Les instruments ou les effets sonores sont là pour exprimer toutes sortes de choses […] . » dira t-il. 


Autant dire qu’Ahmed était un tailleur du son exceptionnel. Que ce soit Omar Gatlato, les Vacances de l’inspecteur Tahar ou encore le documentaire les Déracinés, Ahmed s’imprègne de chaque image du film et retranscrit chaque scène à la perfection à tel point que l’on ne peut détacher le film de sa bande originale.  


Ahmed ne s’impose aucune barrière musicale. Travailleur acharné d’une curiosité affolante, il puise ses inspirations de partout et surtout de ses voyages. Japon, Cuba, France, New York, Ahmed écoute, vit, ressent et retransmet ces inspirations multiples dans sa musique. Du jazz, à la pop à la bossa nova, en passant par le funk rien ne lui échappe. Ahmed construit dans son œuvre des ponts entre la polyvalence des genres musicaux qu’il exploite et la musique traditionnelle algérienne reconnaissable entre 1000.


Également précurseur, il s’intéresse dans les années 1980 à l’utilisation de technologies nouvelles dans la musique (musique assistée par ordinateur notamment) assurant un lien entre la musique traditionnelle algérienne et un courant plus moderniste. De cette période, naîtra une compilation publiée chez Habibi Funk entre 2 volumes de musique de films « the electronic tapes ». Cependant, il va petit à petit disparaître de la vie publique et meurt en 2008. 


Ce n’est que quelques années plus tard, que Jannis Stürtz, fondateur de Habibi Funk entendra parler de sa musique. Bien qu’il fut marqué par le talent d’Ahmed, il n’avait pas pu retrouver la trace de sa famille. Ce n’est que lors d’un DJ set à Beyrouth qu’une amie algérienne de Jannis tentera de trouver la trace du compositeur. Et coup de chance ou coup du destin, des amis de sa famille étaient voisins d’Ahmed Malek. 


C’est ainsi que par cet alignement des astres, Jannis put rencontrer la famille Malek notamment Henia la fille d’Ahmed qu’il lui remit une boîte pleine de pistes d’enregistrement qui seront alors exploitées pour toutes les sorties de Malek chez Habibi Funk. Il deviendra alors assez vite l’un des artistes phares du label allemand.  


Une fois les dés jetés, tout s'enchaîne plusieurs volumes sortis par Habibi Funk, une exposition lui rendant hommage au MAMA (Musée public national d’Art moderne et contemporain d’Alger). Également, un documentaire d’une vingtaine de minutes réalisé par Paloma Colombe, Planet Malek produit par Apple Music sera publié sur la chaîne YouTube de Habibi Funk.


Cependant, une question persiste. Dans le documentaire, une voix se fait entendre alors que des images d’Alger défilent sous la caméra de Paloma : « Ce que je regrette, c’est qu’on ne parle plus de lui aujourd’hui ». 


Il semble que seule la génération de l’âge d’or de l’Algérie post indépendantiste des années 1970-1980 se souviennent d’Ahmed tandis que pour la génération actuelle, la plupart l’ont oublié. Une question se pose alors : comment une personne aussi influente dans la musique algérienne aie pu être oubliée ? 


Et bien selon Jannis Stürtz, la réponse est assez claire : « Peu importe le pays ou la culture, lorsque l’on compose des bandes originales, on doit réaliser que le travail que l’on fait sera toujours plus connu que notre nom. Pour Ahmed Malek, les gens se souviennent des musiques de film qu’il a composé sans connaître l’artiste derrière ». 


Ainsi, donc, Ahmed Malek a fini par s’éclipser au profit de sa musique qui elle a persisté et s’est étendue à un public plus large grâce aux efforts combinés de sa famille, de Paloma Colombe et bien évidemment de Habibi Funk qui a remis en orbite la « planète Malek ».