LA HONGRIE D'ORBÁN
Une démocratie fragilisée
Pendant 16 longues années, Orbán fragilise la démocratie hongroise en portant atteinte à l'État de droit : il limite les contre-pouvoirs judiciaires et médiatiques, et la corruption devient omniprésente sous son régime, ses proches en étant les premiers bénéficiaires. Orbán se rapproche alors de Trump et de Poutine, partageant avec eux un même rejet des institutions libérales et une vision du pouvoir concentré, autoritaire et souverainiste. Au sein même de l'UE, Orbán trouve un allié naturel en la Pologne du PiS, au pouvoir depuis 2015, qui applique un programme identique : recul des droits des femmes et des minorités, et démantèlement progressif de l'État de droit. Ces convergences donnent naissance à un bloc européen que l'on appelle les « démocraties illibérales », notion définie en 1997 par le politologue Fareed Zakaria comme « une démocratie sans libéralisme constitutionnel qui produit des régimes centralisés, l'érosion de la liberté, des compétitions ethniques, des conflits et la guerre. »
La dérive européenne
La Hongrie dérive ainsi vis-à-vis de l'Union européenne : elle en reste membre, mais refuse d'en respecter les règles et les valeurs fondamentales. Face à ces violations répétées de l'État de droit, la Commission européenne déclenche en avril 2022 une procédure de conditionnalité budgétaire et gèle progressivement près de 20 milliards d'euros de fonds destinés à Budapest. Cette dérive s'accélère au gré des crises : en 2020, la pandémie de Covid plonge le pays dans une récession qu'Orbán exploite pour gouverner par décrets d'urgence, s'octroyant des pouvoirs exceptionnels sans limitation de durée. Puis en février 2022, l'invasion russe de l'Ukraine aggrave encore les tensions : Orbán refuse de sanctionner Moscou et maintient ses importations de pétrole russe, creusant un peu plus le fossé avec ses partenaires européens. La Hongrie se retrouve alors dans une impasse : dépendante de la Russie, privée de milliards européens, et de plus en plus seule depuis que le PiS a perdu le pouvoir en Pologne en 2023.
PÉTER MAGYAR, QUI EST-IL ?
Un homme issu du système
Les élections législatives de 2026 ont propulsé sur la scène internationale un nouveau visage : Péter Magyar, candidat de centre-droit et principal opposant d'Orbán. Paradoxalement, Magyar est lui-même issu du système qu'il combat : ancien proche du Fidesz, il a occupé divers postes officiels, et son ex-femme, Judit Varga, était ministre de la Justice dans le gouvernement d'Orbán. C'est un scandale politique qui le fait basculer dans l'opposition : en 2024, la présidente Katalin Novák accorde sa grâce à un homme impliqué dans une affaire d'abus sur mineurs. Magyar dénonce publiquement cette décision, provoquant une onde de choc qui pousse la présidente à démissionner. Propulsé sur la scène nationale par cet épisode, il prend la tête du parti Tisza, dénonçant la corruption du régime et appelant à une refonte profonde des institutions.
Un programme pro-européen
Son programme se veut résolument pro-européen : restaurer l'État de droit, lutter contre la corruption, renouer avec les institutions de l'UE et réduire la dépendance énergétique de la Hongrie vis-à-vis de la Russie, notamment en doublant la part des énergies renouvelables. Sur la question ukrainienne en revanche, Magyar se montre plus prudent, s'opposant à l'envoi d'armes via la Hongrie ainsi qu'à une adhésion accélérée de Kiev à l'UE.
En deux ans, Magyar est ainsi passé de quasi-inconnu à principale figure de l'opposition hongroise. Il résume lui-même cette ascension fulgurante : « En deux ans, nous avons accompli un exploit : bâtir à partir de presque rien un contre-pouvoir incontesté, le plus fort et aujourd'hui le mieux organisé de Hongrie. » Ambitieux sur le fond, il reste cependant étonnamment discret sur certains sujets sensibles, laissant planer quelques interrogations sur la cohérence de son projet.
LE SCRUTIN DU 12 AVRIL
La campagne
Les élections de 2026 se déroulent dans un climat tendu, où deux stratégies de campagne très différentes s'affrontent. Du côté du Fidesz, la campagne s'appuie sur les médias publics pour valoriser l'image d'Orbán, et sur des contenus générés par intelligence artificielle pour décrédibiliser Magyar, une approche qui rappelle celle de Trump, qui use des mêmes méthodes sur les réseaux sociaux et depuis la Maison Blanche. La guerre en Ukraine devient également un argument de campagne : le Fidesz accuse Magyar de vouloir entraîner le pays dans le conflit, se positionnant comme le seul garant de la paix. Orbán bénéficie par ailleurs du soutien de Trump et de ses proches : JD Vance se déplace à Budapest pour le soutenir lors d'un grand rassemblement au stade MDK.
De son côté, Magyar mène une campagne sur le terrain. Boycotté par les médias publics et sans les relais institutionnels de son adversaire, il sillonne la Hongrie en bus, va à la rencontre des citoyens et multiplie les discours à travers tout le pays. Son message est simple et répété : la lutte contre la corruption, les grands axes de son programme pro-européen, et l'idée centrale qu'il n'est pas Orbán.
Le scrutin
En Hongrie, le système électoral législatif fonctionne à un tour : les électeurs votent pour un parti, et les sièges au parlement sont attribués proportionnellement aux résultats. Ce système comporte une particularité importante : un parti obtenant un score suffisamment élevé peut décrocher une supermajorité des deux tiers du parlement, lui donnant alors la capacité de modifier la Constitution. C'est précisément cet outil qu'Orbán avait utilisé pendant 16 ans pour restreindre les garanties de l'État de droit et consolider son pouvoir. C'est ainsi que le 12 avril 2026, les Hongrois se rendent aux urnes.
Le verdict est clair : Tisza, le parti de Magyar, remporte 138 sièges sur 199 avec 53,07 % des voix, contre 55 sièges et 38,43 % pour le Fidesz d'Orbán. Avec un taux de participation record de 79,50 %, ce résultat prend une dimension historique, marquant la fin de 16 ans de règne sans partage. Pourtant, le tableau mérite d'être nuancé. Orbán ne disparaît pas : avec 55 sièges, le Fidesz reste une force d'opposition significative au parlement. Et surtout, ce qui frappe dans ce résultat, c'est que les deux blocs qui composent désormais le parlement hongrois sont tous deux conservateurs avec Magyar à droite et Orbán à l'extrême droite. La Hongrie a tourné une page, mais le mandat qui s'ouvre ne sera pas progressiste, un élément qui n'est pas sans inquiéter une partie des Hongrois.
Pourquoi Orbán a-t-il perdu ?
Plusieurs facteurs expliquent la défaite d'Orbán. Le contexte économique a d'abord joué un rôle déterminant : depuis la crise du Covid, la Hongrie traverse une période difficile, avec une inflation ayant dépassé les 20 %, des difficultés d'accès aux soins selon les régions, et une précarité croissante dans de nombreux secteurs. Le discours d'Orbán sur le travail et la prospérité ne tenait plus face à la réalité quotidienne des Hongrois, et beaucoup de jeunes ont préféré quitter le pays pour trouver de meilleures conditions ailleurs. À cela s'ajoutent les affaires de corruption à répétition, qui ont fini par épuiser une population lasse d'un système perçu comme fonctionnant uniquement au profit d'une élite proche du pouvoir.
Ces facteurs réunis ont eu raison d'un système qui semblait pourtant indéboulonnable. Le soir des résultats, Orbán a reconnu sa défaite sans la contester, ce qui a surpris de nombreux observateurs. Cette victoire est d'autant plus remarquable que Magyar a dû la construire sans aucun relais médiatique, face à des médias publics entièrement mobilisés contre lui, et malgré les tentatives d'ingérence extérieure : ni le soutien de Trump et de ses proches à Orbán, ni les opérations de désinformation russes visant Magyar n'ont suffi à peser sur le vote. Magyar l'a lui-même expliqué : personne ne mesurait l'ampleur réelle du mécontentement populaire, étouffé pendant des années par la propagande d'État.
ET MAINTENANT ?
La victoire de Magyar est indéniable, mais est-ce réellement une victoire pour la Hongrie ?
Une page qui se tourne
Élu le 12 avril, Magyar est officiellement investi le 9 mai. Dans ce laps de temps, les signaux de changement se multiplient déjà : trois jours après son élection, il est interrogé pour la première fois par un média public hongrois, qui l'avait jusqu'alors totalement boycotté. L'échange est tendu, mais le simple fait qu'il ait lieu est en lui-même symbolique. Des proches d'Orbán commencent à prendre leurs distances, et la parole se libère progressivement dans un pays habitué au silence.
Le 9 mai, journée de l'Europe, marque à cet égard un moment fort : le drapeau européen est hissé sur les façades du Parlement hongrois pour la première fois depuis douze ans. L'Ode à la joie retentit dans l'hémicycle, et plus de 100 000 personnes se rassemblent sous le soleil devant le Parlement qui borde le Danube à Budapest pour célébrer l'événement.
Changer le système
Depuis le 9 mai, Magyar s'attaque concrètement à l'héritage Orbán sur plusieurs fronts. Il commence par dénoncer publiquement les privilèges de l'ancien gouvernement, notamment en réalisant une visite guidée de deux heures du Parlement pour exposer le luxe dans lequel vivait le régime. Il s'en prend également aux oligarques qui ont profité du système, Orbán ayant pendant des années brouillé la frontière entre intérêt privé et pouvoir politique en plaçant ses proches à des postes clés.
Sur la question des médias, Magyar obtient des excuses de journalistes présents sur les plateaux TV et annonce vouloir refonder une chaîne publique libre et indépendante, dénonçant une propagande d'État qui aurait, selon lui, étouffé toute parole de vérité depuis 2012. Mais réformer les médias ne suffit pas : pour Magyar, c'est le système constitutionnel lui-même qu'il faut transformer, en introduisant notamment une limitation des mandats. Dans cette logique, il incite le président de la République Tamás Sulyok à démissionner volontairement, le menaçant sinon d'user de la supermajorité parlementaire pour le révoquer. Sulyok refuse : « Aucun motif juridique ou constitutionnel ne justifie ma démission », défend-il. Magyar reste ferme : « Vous devez partir. Et vous partirez. » Une position soutenue par 60 % des Hongrois selon le think tank indépendant 21 Research Center.
Renouer les liens
Pour renouer les liens avec ses voisins, Magyar effectue ses premiers déplacements à l'étranger. Il se rend d'abord en Pologne les 19 et 20 mai pour rencontrer Donald Tusk : un choix logique, la Pologne ayant suivi un chemin similaire en 2023 en sortant du PiS et en réussissant à débloquer ses fonds européens gelés, un modèle dont Magyar espère s'inspirer. Les deux dirigeants abordent des projets concrets : une ligne à grande vitesse entre Budapest et Varsovie, et la question énergétique, la Hongrie cherchant à réduire sa dépendance au gaz russe via le terminal de gaz liquéfié américain de Gdańsk. Il se rend ensuite en Autriche, deuxième investisseur en Hongrie après l'Allemagne avec plus de 11 milliards d'euros, pour aborder coopération économique et politique migratoire.
Le rapprochement avec l'UE est déjà bien engagé. Magyar s'était rendu à Bruxelles dès le 29 avril, avant même sa prise de fonctions, pour rencontrer Ursula von der Leyen. Les négociations sur le dégel des fonds progressent : Magyar a annoncé qu'il signerait un accord définitif à Bruxelles jeudi 29 mai, lors d'un déplacement où il rencontrera également le secrétaire général de l'OTAN Mark Rutte et le Premier ministre belge Bart De Wever, une urgence car une partie des fonds risque d'être définitivement perdue si aucun accord n'est conclu avant la mi-août. Ces milliards sont cruciaux pour la Hongrie, qui hérite d'un déficit budgétaire important et d'une économie qui peine à retrouver une croissance stable après des années de stagnation sous Orbán.
Des doutes persistent
La victoire de Magyar est indéniable, mais des questions demeurent sur ce qu'elle signifie réellement pour la Hongrie. Il a beaucoup parlé de corruption, de c
hômage, de retraites et de lutte contre l'exode des jeunes, se présentant comme celui qui allait tourner la page Orbán. Mais sur de nombreux sujets, il est resté vague : sa position sur les droits individuels, sur la Chine, sur Trump ou sur le jeu politique international reste floue. Magyar est un homme conservateur, sa ligne est pro-européenne, mais il n'est pas si éloigné idéologiquement de son prédécesseur sur les questions migratoires ou sociétales. Il reste par ailleurs assez novice en politique, et la dépendance hongroise au gaz russe bon marché pose une question concrète : s'en affranchir, à quel coût ?
Ce flou est d'autant plus notable que la société hongroise a davantage célébré la défaite d'Orbán que la victoire de Magyar. Les deux tiers des Hongrois ont voté pour se débarrasser de l'ancien régime plutôt que pour le programme de Tisza, et Magyar a profité de la désunion de l'opposition et de l'absence de figure alternative crédible. Dans ce contexte, sa décision de nommer son beau-frère au poste de ministre de la Justice passe très mal : celui qui a fait campagne contre la corruption et le clientélisme place un membre de sa famille à l'un des postes les plus sensibles du gouvernement. La critique est immédiate, et alimente les doutes sur une rupture véritablement accomplie avec le passé.
La Hongrie reste fragilisée économiquement, dépendante énergétiquement de la Russie et le Fidesz demeure une force d'opposition solide dans les zones rurales. Magyar s'est présenté du côté du peuple, c'est maintenant qu'il doit le prouver, car Orbán sera le premier à profiter de ses échecs.

