La naissance d’un mythe :
“He’s a ghost, he’s god, he’s a man he’s a gourou”, rien n’est trop expressif pour le définir. Un mafieux, un véteran de guerre, un mythe, une âme tourmentée ?
C’est ainsi que Thomas Shelby, personnage central de la série Peaky Blinders, apparaît depuis tant d’années sur nos écrans. Chef charismatique du gang éponyme et connu de tous les badauds de Birmingham, la simple évocation de son nom vous fait frissonner de malaise. Il aura fallu quatre ans d’attente pour enfin connaître la conclusion de cette figure immanquable et de la série créée par Steven Knight à travers le film “Peaky Blinders : l’Immortel” sorti ce vendredi 20 mars 2026 sur Netflix. Ce long métrage met un point d’orgue à la fratrie Shelby, d’une manière symbolique et rend un hommage à ses protagonistes explosifs qui ont baigné dans le chaos au sein d’une Angleterre en pleine révolution industrielle. Guerre entre bandes rivales, fusillades, règlements de comptes et vendetta le tout rythmé par le rhum, les affaires politiques et le whisky... Dans leur quartier, leur fief de Small Heath, la violence est un plat que l’on consomme quotidiennement. Ainsi, dans ce dernier opus, on retrouve un Tommy esseulé, triomphant mais ravagé par l’empire industriel qu’il a lui-même bâti.
Le poids du nom, le prix du sang
Rongé par ses démons et ses traumatismes accumulés depuis tant d’années, nous voilà désormais en 1940 dans sa résidence loin du tumulte de la ville. Sa retraite semble être moins un repos bien mérité, qu’une progression lancinante de ses blessures internes. Les traits marqués, et le regard crépi d'amertume, Cillian Murphy porte Tommy Shelby avec une intensité et une subtilité qui rendent ses tourments palpables. L’acteur, sans flancher, crève l’écran comme à son habitude et confère à son rôle ce “je ne sais quoi” habituel, imprévisible digne des plus grands. Il est épaulé par Johnny Dogs, son complice de toujours interprété par le très juste Packy Lee.
Au milieu de ce tumulte, on apprend à la volée, la mort d’Arthur, personnage central de la fratrie Shelby. Cette révélation marque sans délai le ton et constitue une continuité dans la spirale de l’horreur. Pour le patriarche déjà tourmenté par de trop nombreuses blessures et deuils non cicatrisés c’est un énième coup de massue.
Sur fond de seconde guerre mondiale, Birmingham est en proie aux bombardements de l’aviation allemande. Nous sommes saisis par l’image d’une grande qualité et d’un dynamisme propre au style de la série et l’on retrouve l'énergie brute soutenue par la bande son rock entraînante. La production marche sans ambiguïté sur ses plates bandes. En somme, rien ne change, le style grinçant de Knight fait toujours trembler les murs. Duke Shelby, fils unique de Thomas (Barry Keoghan), tient désormais les rênes des Peaky Blinders. Présenté comme un homme brutal, implacable presque fanatique redoublant de violence, il incarne la nouvelle génération et sa figure est illustrée comme infatigable, souhaitant faire ses preuves face aux anciens. Il semble de prime abord peu mature et l’acteur s’efforce d’incarner la stature de la relève qui se crédibilise progressivement tout le long de l’histoire. Le rapport père-fils qui se révèle viscéral et touchant est habilement ficelé par l’écriture authentique du scénariste. Père qui décide après de nombreuses batailles intérieures, de renfiler son costume et sa célèbre casquette, alerté du danger qu'encourt son fils par la tante de Duke, sœur jumelle de sa mère défunte.
La chute d’un roi
Les enjeux finaux sont donc de taille, et le spectateur est pris en étau dans un nouveau désir de vengeance pour Tommy, mais aussi de liberté. Vengeance d’abord car sa sœur Ada est brutalement assassinée par John Beckett incarné par un Tim Roth manipulateur et ambitieux, dans son apparat d’antagoniste collaborationniste détestable. Notre anti-héros doit affronter ses démons au sens propre comme figuré, les cadavres traînant depuis bien trop longtemps dans son placard. Liberté ensuite, car la chronologie et la suite logique des événements emmène le Shelby vers une fatalité pour laquelle nous voulions fermer les yeux. C’était dès lors, son souhait. C’est son exutoire. C’est sa délivrance. Paradoxalement, on ne peut qu'être soulagé de voir tomber à contre cœur le roi de Small Heath. Thomas Shelby est pourtant mort beaucoup de fois, trop de fois durant toutes ces années d’amertume, et la conclusion agit ici comme le reflet d’une confirmation : L’immortel s’est éteint et pour de bon cette fois.
Ajoutez à cela des ralentis sur fond de débris, de fumée et de travaux d’usine. Couplez le tout par des plans rapprochés sur les yeux, les mains rongées par la guerre, l’alcool, le tabac, et vous voilà dans ce qui constitue l’ADN de cette fiction. L’esthétique aux aspects d'ésotérisme romano que nous propose Knight poli cette direction artistique emblématique par un effet presque fantomatique et solennel. On se situe dans un espace liminal, entre la fin et le renouveau, entre la transition et la renaissance, entre l’extinction du flambeau et la passation de celui-ci. On aimerait croire que Tommy aurait une nouvelle fois échappé à son sort. Cet angle lugubre du film est renforcé par les nombreuses visions du Shelby, dans lesquelles il dit voir sa fille décédée. Une vision intéressante et figurative de la folie qui gangrène l’esprit du protagoniste mais aussi de son chagrin et de sa réalité le plaçant hors du réel. Alors, avait-il déjà trépassé ? ou peut-être est-il vraiment “immortel”, si l’on adhère à l’extrême l’approche artistique de ce chapitre final ? Une chose est sûre, le mythe, lui, demeure intact.
Quand la légende cède à l’homme
Le film propose une dimension philosophique intéressante ; celle de la place de l’Homme face aux enjeux de pouvoir. Ce prolongement de la série dépasse les affaires liées à l’orgueil, la prétention, l’ambition pour revenir à l’essentiel à travers les valeurs familiales transmises de Tommy à Duke. Il y a aussi une nécessité de reconsidérer Tommy comme un homme meurtri plutôt qu’un roi. Un “Rom Baro” en langue rom ou “Roi des romanos”, c’est avant tout un roi sans couronne, et ce statut si singulier est avant tout symbolique. Il n’y a en définitive ni roi, ni chef, ni autres titres de noblesse, seulement des valeurs conservées au péril de sa vie. Knight parvient à calibrer la chute implicite du récit sur une lutte intérieure, plus intime et inéluctable.
Au bout du compte, nous n’attendions pas moins d’un film Peaky Blinders et même si l’histoire aurait mérité d’être conclue par une énième saison permettant de développer davantage ses intrigues et son scénario (principalement avec le décès d’Arthur qui peut sembler bâclé, ou encore les détails de Ada dans ses affaires politiques et son rapport avec son fils), cette œuvre n’avait, quoi qu’il arrive, déjà plus rien à prouver. Certains personnages sont sous-exploités, et Knight reste dans sa zone de confort qui donne le sentiment d’une “fausse saison 7”. Cependant, le long métrage a permis de clôturer la boucle, d’aboutir à plus d’une décennie d’épisodes, marquant au fer rouge l’héritage culturel que laisse cette saga.
On se plaît à tenter de rouler sa cigarette entre ses lèvres comme Thomas Shelby ou porter une gavroche conférant un air menaçant. On se plaît à s’imaginer accoudé au Garisson un verre de Whisky à la main ou encore à distinguer au loin le bruit de la bande dévaler les rues pavées d’une ville à pied, les bottes fracassant le sentier. En effet, Steven Knight a réussi le pari d’ancrer sa réalisation au sein d’un imaginaire collectif auquel désormais il est possible de faire référence et de s'identifier. Les Peaky Blinders sont aujourd'hui devenus un mythe qui plane dans les rues de Birmingham ou de Londres et Tommy possède indéniablement l’ambition des grands personnages de fiction : Poirot, Zorro, James Bond ou encore Lupin. Ce n’est pas seulement la fin d’une série, mais celle d’une ère. Thomas Shelby reste insondable, mais sa légende, elle, est définitivement immortelle.
Peaky Blinders : L’Immortel est disponible dès maintenant sur Netflix.

