Engrenage suivit par La vie d’un idiot - Ryûnosuke Akutagawa La mise en scène d’une fin tragique La vie d’un idiot de Ryûnosuke Akutagawa est une véritable hymne à la folie. Publié à titre posthume et précédé par Engrenage -une courte nouvelle- Akutagawa nous plonge dans les tréfonds de sa vie, qui depuis quelques années fut traversée par une obsession ravageuse qui le poussa au suicide. Les deux œuvres ne peuvent être dissociées l’une de l’autre en raison d’une complémentarité stylistique, visuelle mais aussi métaphorique Engrenage c’est une nouvelle riche en matière littéraire, qui peint un tableau funeste.


Tout comme pour La vie d’un idiot, Engrenage est publiée après la mort d’Akutagawa. Le lecteur est plongé dans les abîmes de la pensée du narrateur qui, après divers événements tragiques, sombre progressivement. A l’image de l’auteur, le personnage est victime d’hallucinations, de troubles comportementaux et émotionnels. Il subit ses émotions sans avoir la mainmise dessus. Constamment en alerte, il fuit ses peurs cherchant à échapper à cette force supérieure matérialisée par la figure d’un fantôme au manteau de pluie. Alors, un lien s’opère entre le ‘je’ du narrateur et le lecteur qui vit en même temps que lui les moments déroutants de son existence. Le cri d’un homme échiné par sa société.


Engrenage est le cheminement qui explique la mort de son auteur. On entend très clairement, la critique sociale et politique d’Akutagawa dans la nouvelle : « La politique, l’économie, l’art, la science…- ce n’était ni plus ni moins qu’un vernis multicolore qui masquait l’horreur de la vie humaine » Engrenage véhicule alors une forme de haine envers un système politique dont Akutagawa ne peut se résigner à s’adapter. De ce point de vue, il adopte une posture que nous retrouvons dans beaucoup d'aspects de la littérature. L’image de l’écrivain, artiste, poète, meurtrie par un besoin de vivre inatteignable, qui conduit souvent à une décadence, voire à la mort. L’auteur met également en exergue le Bien et le Mal qui teinte sa vision de l’homme en sa globalité. En effet il attaque la nature humaine et affirme la responsabilité de celle-ci dans la volonté à faire le mal et à se dévoiler hypocrite : « une illustration de la sympathie humaine qui éveillait en moi certaines résonances ; l’illustration aussi d’une certaine volonté habile à transformer ce monde en enfer ».


Mais alors que se cache réellement derrière les engrenages ? Qui est le fantôme au manteau de pluie que nous devons tant redouter ? L‘œuvre se veut peindre une atmosphère sombre et oppressante en jouant avec des descriptions d’ombres envahissantes et de lumières vacillantes. Le personnage cherche métaphoriquement la lumière mais la fuit physiquement. C’est dans cette même optique que les engrenages entrent en jeu. Le narrateur voit des engrenages à certain moments de grande fatigue qui semblent représenter l’obsession de la perte de contrôle. Le personnage porte un regard halluciné sur son environnement qui, pour lui, devient une menace et un véritable enchevêtrement Que ce soit dans ses Haïku revisités ou dans La vie d’un idiot, ou dans la nouvelle qu’est Engrenage, le rapport à soi est très présent. Le personnage a peur de se regarder dans le miroir. Il craint l’image qui se reflète mais lorsqu’il l’affronte, il ne semble pas surpris de ce que la glace lui renvoie.


Ce qu’on nous décrit n’est pas forcément la vérité et que ce qui est visible n’existe qu’à travers le prisme de son amertume envers lui-même. Ses émotions vivent dans un chaos qui nous plonge dans une tension psychologique et fortifie l’idée d’un effondrement intérieur. Le seul moyen pour le personnage de trouver un tant soi peu de calme ou de paix est de voir quelque chose de vert, en opposition aux couleurs angoissantes que sont le rouge et le noir. Le lecteur, en même temps que le personnage, plongé dans une ambiance sombre, se permet de respirer à la venue de vert dans le récit.


Les deux parties de l’œuvre interrogent énormément le rapport que nous avons aux autres mais également à soi. Dans le cas d’Akutagawa, on suit la décadence de son esprit et le rapport qu’il a de lui-même se détériore simultanément. La seule véritable chose qui lie l’auteur au monde réel -non illusoire dans lequel il se confond-, c’est son besoin d’écrire. La composition d’une œuvre permet à son esprit de s’occuper. Il trouve la paix uniquement à cette condition. Il définit même son existence par l’écriture. Le rapport à soi et à l’écriture comme pilier d’un récit de folie. Écrire le plonge dans un lieu fictif où il n’est pas observé et en alerte au moindre bruit de pas dans les escaliers, au battement d’aile d’un quelconque oiseau.


Mais le temps de l’écriture se voit être rattrapé à chaque fois par une folie soudaine, une vague déferlante d’émotions dont il ne sait gérer l’envergure. Akutagawa est un auteur qui mérite d’être connu de tous pour son inventivité et sa mémoire.


Voir aussi: Film: Rashômon d'Akira Kurosawa Autres nouvelles: Rashômon, Le Tabac et le Diable, Le Nez ; d’Akutagawa. Œuvres de référence: La vie d’un Idiot précédé d’Engrenage , Ryūnosuke Akutagawa traduit par Edwige De Chavanes, edt. Gallimard Poche 2023